Au fil de l'Oésie . . . . . . . . . . . . . . . . . . textes de Bérangère Morel

Être poète, c’est arrêter le temps, c’est saisir cet instant invisible et le décupler à l’infini sur le papier, ou ailleurs, ou autrement… Être poète, c’est aller en avant en conscientisant tes racines et le temps. Ressentir… Plier…

04 juillet 2008

Accords frôlés, ch 4 (partie 4)



   
Je croyais avoir droit à une litanie sur la raison de mes échecs scolaires mais il n’en n’a rien été. Mon père m’a expliqué qu’ils avaient peut-être bousillé ma vie, mais qu’ils avaient deux à le faire, même si aujourd’hui, il n’en n’était pas fier. J’avais toujours vécu dans un monde d’adultes. Quand je rentrais de l’école, c’est un appartement vide que je trouvais, et je me préparais seule mon goûter. Je me mettais parfois au lit sans les avoir embrassés parce-qu’il était arrivé que leur absence se prolongeât jusqu’à dix ou onze heures. Il continuait de parler. Je n’avais rien à dire, rien à ajouter. Mes gestes devenaient mécaniques et j’arrivais à fermer la petite fenêtre qui donnait sur Olivier. Je laissais mon père discourir. Il me disait que Sophie m’aimait bien, qu’elle avait conscience d’avoir été plus vernie que moi au niveau familial même si l’argent lui avait manqué enfant. C’était elle qui avait poussé mon père à venir, il ne s’en cachait pas, et je ne m’en offusquais pas non plus. Si ma petite sœur pouvait avoir tout ce dont j’avais manqué, cela me suffirait pour accepter son existence. Il disait qu’il fallait me remettre sur les rails. Quels rails ? Où avais-je donc déraillé ? M’avait-on fait dérailler ? J’étais belle et talentueuse dans le regard de mon père mais il y avait longtemps que je ne croyais plus en cette providence ou ce destin. Il avait lu mon roman et l’avait trouvé bon. Malgré ses compliments, je savais qu’un travail colossal m’attendait si je voulais progresser. Il fallait que je continue. Je te l’ai dit plus haut, pour poursuivre mon but, ma quête, il fallait que je revive certaines choses et que je les accepte enfin, mais de cela, je n’étais pas sûre d’en avoir la force et la volonté. Je demandais juste au ciel de m’accorder suffisamment de vigueur jusqu’au départ d’Olivier. J’avais commencé à l’aimer et je savais qu’il fallait qu’il parte. Il fallait qu’il aille construire sa vie hors de moi. J’avais à cet instant si peu de considération envers moi-même que je ne regardais même plus mon père dans les yeux. Je regardais ses mains, elles disséquaient son crabe avec méticulosité et se battaient avec les pinces. Je l’observais à la dérobée, je ne voulais plus croiser son regard. Mon père vidait son sac et je le voyais s’élever tant il devenait léger. Depuis combien de temps gardait-il cela en lui ? Pourquoi aujourd’hui ? Il me le dit sans que j’aie à poser la question. Il me savait sur la tangente, il devinait dans mes attitudes une volonté à ne pas aimer ou à désaimer, qui le terrifiait. J’étais sa fille et pour cela, il s’estimait responsable de la fragilité de mon personnage. Il n’avait pas dit « personne » mais « personnage ». Il n’était pas dupe de tous ces artifices que je m’évertuais à déployer. Il n’était pas dupe de mes mises en scène. Il n’était dupe de rien du tout sinon que sa fille était au bout du rouleau, incapable d’aimer, de donner, et incapable de progresser sur son chemin de luminosité. J’étais prisonnière des ombres, prisonnière d’un passé que j’avais enterré et qui jaillissait comme un monstre fantomatique. Il fallait que je retrouve celle que j’avais perdue, celle que j’avais abandonnée aux portes de l’adolescence. Il n’y avait pas eu qu’un seul coup de hache mais ils se rapportaient tous au sexe, alors je baisais, je baisais à tout va, je baisais pour oublier, je baisais pour narguer les nobles sentiments, je baisais en hommage à la lune et je biaisais simplement ma vie. Je prenais le plaisir là où il se trouvait et j’aimais ça. Et quoiqu’il advienne, que je guérisse de ce mal qui me terrassait ou que je n’en guérisse pas, je continuerais à aimer ça. Il se rappelait de la fausse-couche de ma mère, de cette sœur avortée, de sa peine, de ma peine, de celle de ma mère, car quoiqu’elle soit devenue, de la peine, elle en avait eu à revendre. Mon père et elle s’étaient trompés de rencontre. Ils avaient confondu le plaisir des corps, celui de la passion avec l’amour. Leur histoire aurait pu, ou aurait dû s’arrêter là, mais ils n’en n’avaient eu ni la force, ni l’envie, ou peut-être même qu’ils n’y avaient pas pensé. Ils s’étaient enfouis, dissimulés sous des couches de fric et de sexe.


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27 juin 2008

Accords frôlés, ch 4 (partie 3)



   
Le monde autour de moi, continuait, imperturbable. Si je n’avais pas existé, l’aurait-il su ? Si je décidais de mourir à cet instant, quelqu’un s’en apercevrait-il ? Je ne parle pas de l’après, mais du moment. Un être, la terre, le ciel, un oiseau pourrait-il s’apercevoir que je meure au moment ou je meure ? Les questions s’imbriquaient les unes dans les autres et j’éprouvais des difficultés à les brider. J’avais la sensation que le mal s’engouffrait en moi. Je devenais rancunière et mauvaise, et je savais enfin pourquoi j’avais assommé Ignace-Félix.

 C’est mon père qui a froissé les pages de mon silence, il est venu à pas de loup et il m’a remise debout. Il m’a dit qu’il m’emmenait manger dehors. Je l’ai suivi, j’étais un zombie, manger et boire un verre, ça ne pouvait pas me faire de mal. Il ne m’a pas demandé où était Olivier, et à mon avis, il devait savoir pour Barbara car son regard était voilé. Il était neuf heures et il m’a traînée dans cet endroit irréprochable où j’avais fait une scène à Olivier. Je ne ferais pas de scène à mon père. Je n’en n’avais pas le désir. J’étais envahie par des sensations étranges, des maux anciens revenaient inexorablement à la charge, et je ne pouvais que les accepter. Je me suis installée tranquillement, presque paisiblement, alors qu’un feu démoniaque dévorait mon corps. Je placardais un regard vide sur ma face palie. Mon père qui a pris la commande, on nous avait placés près de la cheminée et les bûches se consumaient lentement sous mes pupilles inertes. Les enceintes diffusaient Monk et Coltrane et ce n’était pas pour me déplaire. Il fallait bien que les choses plaisantes continuent à exister. Je laissé mon père décider pour moi, j’étais incapable d’opérer le moindre choix. Je me laissais porter et c’était bien agréable. J’avais huit ans, dix ans, douze ans, et j’étais une autre. Je n’ouvrais pas la bouche, j’attendais qu’il parle. Quand on a porté notre premier verre à nos lèvres, il a commencé doucement, presque tendrement, il m’a parlé de ses projets, de ce renouveau qui incendiait sa vie, des années gâchées, de ce qu’il regrettait ou ne regrettait pas.

__J’aurais du partir bien plus tôt, m’a-t-il déclaré les yeux brillants, j’aurais du quitter ta mère et t’emmener avec moi…

 C’était une constatation, amère__tu as remarqué, dans amère, il y a mère__j’en conviens, mais une belle constatation quand on sait que mon père n’avait pas dû jeter un œil à l’extérieur de son bureau durant mes années adolescentes. Son refuge avait été le travail, le travail à tout prix. Au prix de sa fille, il le savait, il me l’avouait, mais il était trop tard. Les aiguilles s’étaient emballées, on avait bâti nos existences respectives en fonction de paramètres qui avaient calciné tout espoir d’une vie de famille. Le temps ne rebrousserait jamais son chemin et il fallait maintenant vivre avec ce passé, si lourd fut-il. Il ne savait pas quand on avait commencé à se perdre, quand ma mère avait cessé d’être mère, et si elle l’avait bien été un jour. Il ne savait plus quand nos trois vies, quand les trois personnes que l’on était, s’étaient emmurées dans ce silence feutré et glacial. Il se souvenait de mes leçons de piano, de mes doublements d’heure lorsque je n’avais pas accompli les leçons de la veille. Il ne donnait pas tous les torts à ma génitrice et s’en octroyait même une partie considérable. Il ne savait plus quand il avait cessé de l’aimer, quand il avait oublié qu’il avait une fille. Le temps avait joué avec les êtres que nous étions alors, nos sentiments discordants n’avaient jamais réussi à se rencontrer, et nos âmes s’étaient pliées à ce qu’on appelle l’égoïsme.

__T’étais une enfant tellement intelligente, tellement vive…

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26 juin 2008

Accords frôlés, ch 4 (partie 3)



 
Quand elle est partie, j’ai remarqué ses yeux peinés, son expression dévastée par la tristesse et la colère. Qu’y pouvais-je ? Avait-elle le pouvoir de m’inventer autrement ou de me faire renaître de mes cendres ? Que savait-elle de ma vie ? Je ne disais vraiment jamais que ce que je décidais de dire, jamais plus, ni à elle, ni aux autres. Jamais je ne laissais échapper ces petits bouts de moi qui auraient pu les éclairer sur mon sort et les aider à comprendre les mécanismes de ma personnalité. Cependant, mes défenses s’affaiblissaient, l’avenir m’apparaissait soudainement bien sombre. Certaines choses terrifiantes de mon passé ressurgissaient dans un flux qui me laissait pantelante de douleur. Les ramifications du cœur et celles du cerveau sont d’une alchimie redoutable quand elles décident de s’allier. Je n’ignorais pas qu’à l’intérieur de moi, une bataille terrible avait commencé, elle se livrait sans concession depuis de nombreuses semaines, et je ne pouvais que faire perdurer le silence. Je ne savais pas quand l’orage viendrait, mais il viendrait et me ravagerait. Je ne voulais pas m’inventer autrement mais pour que je me réalise, il fallait accepter ce que la vie me donnait ou me prenait. La vie m’avait pris beaucoup, et à mon tour, j’attendais qu’elle me donne. Tout devenait compliqué. Tout ce que j’avais enfoui si brillamment refluait dans une progression lente mais inexorable. J’avais décidé que personne ne saurait jamais rien, je préférais continuer à être prise pour cette gamine capricieuse et inconstante. Et pour cela, je ne pourrais jamais aimer Olivier ou du moins, je ne pourrais jamais me permettre de l’aimer. Il nous restait quelques jours et je n’étais pas sûre de le revoir. Fonnie était partie complètement désespérée, elle allait rendre visite à Barbara et aurait aimé que je l’accompagne. Je pensais que Barbara comprendrait mon geste et qu’elle ne m’en tiendrait pas rigueur. Je ne savais plus où j’en étais…

 J’étais celle qui croquait les hommes, j’étais celle qui se défonçait un peu trop, j’étais celle qui baisait comme d’autres se curent les ongles ou vont aux chiottes. Avais-je déjà eu du respect pour mon corps, si oui, je ne m’en souvenais pas. Bien sûr, j’avais mes crèmes, je m’adoucissais la peau, je m’épilais parfois, surtout l’été, quand les convenances nous invitaient à découvrir les jambes, mais tout cela n’était qu’une frêle apparence. En réalité, à voir le nombre de cigarettes que je fumais en ce moment et le nombre de cadavres qui s’empilaient sous mon évier, je n’étais plus certaine de pouvoir tenir le coup. Avant de m’écrouler, je voulais seulement qu’Olivier s’en aille. Je voulais qu’il garde l’image d’une jeune femme drôle et émouvante, d’une jeune femme capricieuse mais forte. A aucun prix, je n’aurais désiré qu’Olivier ne soit un jour au courant du raz-de-marée qui se promettait de fracasser mes parades et l’équilibre précaire qui me maintenait en vie. Fonnie avait refermé la porte sur elle, elle ne l’avait pas claquée mais j’y avais senti toute la contenance de son geste. Elle se modérait et m’attendait au tournant. Je suis finalement allée m’allonger. Je n’avais pas de nouvelles d’Olivier mais j’avais volontairement laissé mon portable éteint, et je n’avais pas l’intention de le rallumer, ce qu’il adviendrait par la suite, je n’en savais rien, mais ce serait ainsi. Et les heures ont tourné sans que rien ne se passe. Il s’agissait maintenant d’être capable de franchir chaque seconde

 Barbara se cognait brutalement à la réalité, elle faisait connaissance avec sa nouvelle vie. La petite sœur d’Olivier s’apprêtait à mourir. Mon père se préparait à jouir à l’intérieur de sa femme. Ma mère se rendait chez son coiffeur, elle n’avait plus de fille. Fonnie rentrait chez elle, assez perturbée par les événements extérieurs qui venaient flirter avec son existence.


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25 juin 2008

Accords frôlés, ch 4 (partie 2)



__Barbara s’est réveillée Prune…

 Barbara s’était réveillée cette nuit et Fonnie l’avait vue pendant quelques minutes. Elle m’a déclaré doucement que Barb allait avoir besoin de nous dans les jours et les mois qui viendraient. J’ai vaguement grommelé quelque-chose qu’elle n’a pu comprendre, je ne savais simplement pas comment lui dire que je ne voulais pas participer à ce genre de réjouissances. Elle a esquissé un sourire froid et a pris de mes nouvelles. Elle voulait savoir comment je vivais la situation avec Olivier.

__Je porte un stérilet.

 C’était venu tout seul. Fonnie était enceinte, Sophie était enceinte, et Barbara l’avait été. Ça frisait l’épidémie. Je n’avais pas la moindre envie de lui parler de notre relation, ni de l’accident de Barbara d’ailleurs. En fait je crois bien que je voulais juste garder les dents serrées et emprisonner les mots. Le silence s’éternisait mais je sentais nos phrases prêtes à bondir l’une sur l’autre. Je savais que Fonnie ne voulait pas me blesser et qu’elle se retenait de crier ce qu’elle était venue me dire. On a finalement bu un thé en laissant des banalités usurper notre conversation. Il était clair que je la décevais à ne pas vouloir la laisser pénétrer mon intimité. Seulement, j’étais incapable de la pénétrer moi-même, alors laisser l’étranger s’engouffrer en moi, c’était juste irréalisable. Elle aurait voulu que je m’étende, que je lâche prise, et que je crache ma mélancolie à son cœur. Je ne le voulais pas et je ne le pouvais pas. Elle a néanmoins réussi à parler d’un autre sujet tout aussi douloureux. Elle m’a avoué qu’elle savait pour le livre de mon père, Olivier lui en avait touché deux mots. Je me suis butée à cet instant. Mon visage s’est fermé d’un seul coup et je suis allée fumer une cigarette à la fenêtre de la cuisine. Elle m’a rejoint assez rapidement et elle m’a dit que j’allais me consumer comme la clope sur laquelle j’étais nerveusement en train de tirer si je continuais à ce rythme là. J’avais trente-un ans et elle savait que je ne pourrais pas me contenter longtemps de me maintenir la tête hors de l’eau. J’aspirais à de grandes choses et je ne faisais rien d’autre que m’enfoncer dans les méandres de ma petite vie merdeuse d’adolescente. Elle a dit cela. Elle a professé très paisiblement que ma vie était merdique et qu’il était temps que je grandisse.

__Je te connais, si tu continues comme ça, tu vas péter les plombs ma vieille.

 Je ne répondais pas à ses invectives. Je ne voulais surtout pas lui lâcher un mot qui aurait pu lui faire gagner du terrain.

__Tu ne parles jamais en profondeur ! Avec toi, tout ce qui est essentiel est tabou. Tu comptes faire quoi Prune ? Tu comptes t’en sortir comment ?

 Putain, elle me gonflait à me seriner ce que je ressentais. Je comprenais bien que ma soupape ne tiendrait pas des mois, mais je voulais attendre qu’Olivier se soit éloigné de mon regard. Ensuite j’attendrais de voir quelle tournure le fil des événements prendrait.

__Prune, tu m’écoutes ? Réponds-moi s’il te plait ! Réagis bordel ! Tu cherches quoi ? Qu’Olivier t’attende toute sa vie, que ton bouquin avance tout seul, que Barbara remarche en un claquement de doigts ?

 Je ne répondais pas et je m’engouffrais à l’intérieur de mon corps. Je me hissais dans l’un de mes mondes parallèles. Je pensais à Manuel, ce type que j’avais rencontré à la Gargouille. Je n’allais pas répondre à Fonnie, j’avais décidé qu’elle n’entendrait pas le son de ma voix jusqu’à notre prochaine rencontre.

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24 juin 2008

Accords frôlés, ch 4 (partie 1)

4

Quand le noir s’en vient

 

 

 Je ne savais pas s’il me rejoindrait ce soir. Je ne savais même pas quand il partirait. Je n’avais rien voulu entendre, ni écouter, mais je n’ignorais pas que la vie allait bientôt tourner une page de notre histoire. J’étais allongée sur mon lit et je regardais la pluie battre violemment les vitres de mon appartement. Il faisait toujours très chaud, et je commençais à m’inquiéter pour la voisine octogénaire. Je n’étais pas ivre, juste un peu déchirée. Il était quatre heures du matin et je ne savais pas ce qu’Olivier foutait. J’avais une espèce de boule dans la gorge mais ça serrait trop pour que je puisse aligner ne serait-ce que deux larmes. Le temps était à la facétie, en un instant ma vie avait basculé dans un mélodrame dont je n’étais même pas l’héroïne. Je ne savais pas ce qui serait le mieux pour Barbara, je ne savais pas s’il fallait qu’elle se réveille. Je ne savais pas s’il fallait qu’elle vive. Je ne savais pas si je préférais la voir dans un fauteuil ou sous des tonnes de terre. Je commençais à avoir un bel aperçu de mon égoïsme latent. Je me refusais au droit de souffrir, je ne voulais pas être le jouet de sentiments aussi distordus. J’étais belle et insouciante, mais pouvait-on le rester toute une vie ? Ces épreuves, je craignais de les traverser. J’avais peur de lire au travers des yeux de Barbara. Comment allais-je regarder mon amie ? Et comment allait-elle me regarder, moi, celle qu’on ménageait ? J’ignorais si j’aurais le courage de me traîner à l’hôpital le lendemain, une petite voix intérieure me certifiait la négative. J’avais un verre à la main mais il n’y avait aucune autre solution, cela apaiserait mes tensions et me permettrait de tenir jusqu’à la venue de Morphée. Je n’attendais plus Olivier. Il ne viendrait plus. Il allait jouer jusqu’à l’aube et dormirait ailleurs, je le pressentais. J’ai mis un Woody Allen et j’ai bu ma bouteille en solitaire. Etait-ce cela ma bataille ? J’avais bien conscience que ce que m’avait dit Ludo tout à l’heure était vrai. Je me défonçais de plus en plus…

 Je souriais tendrement parce-que j’y prenais beaucoup de plaisir.

 L’aube avait déguerpi depuis longtemps quand Fonnie a fait résonner la sonnette de mon interphone jusqu’à ce que je le décroche. J’avais dû m’endormir vers six heures du matin et ma télévision grésillait. Je lui ai ouvert, et quand elle a vu mon visage, elle est allée tout de suite à la cuisine me préparer un café. Je la soupçonnais d’avoir eu une conversation avec Olivier. Elle ne me posa aucune question mais elle s’engouffra dans ma chambre pour y débusquer la compagne de mes désenchantements. Elle a ramené mon verre vide et la bouteille que j’avais descendue en compagnie de Woody.

__Eh bien, tu t’emmerdes pas à ce que je vois, m’a-t-elle déclaré.

 Elle parcourait l’étiquette, et c’était un bon cru. Je lui ai sommairement expliqué que j’avais attendu une occasion particulière pour la déboucher. Et puis je n’ai plus rien dit. Je ne savais plus quels étaient les mots que je devais employer. Fonnie était ici parce-qu’elle savait que j’allais mal et que je me refusais à accepter cela. Je ne voulais surtout pas qu’elle s’apitoie sur mon sort.

__Barbara s’est réveillée Prune…

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23 juin 2008

Accords frôlés, ch 3 (partie 21)



 Il s’est mis à pleuvoir dehors avec une intensité incroyable, et j’ai pensé que cela pouvait être mes larmes qui coulaient du ciel. Ces larmes que ma peine et mes relents d’ignominie empêchaient de couler. Avais-je à ce point cantonné mes amies dans un rôle duquel je ne voulais pas les voir sortir ? Je buvais une autre bière et fermais les yeux quelques minutes, le quartet était excellent, je me laissais envahir tout entière par ce tempo qui savait si bien accrocher mon cœur. Je m’allumais une bonne vieille cigarette et je fumais, il fallait juste que je tienne le coup jusqu’à la fermeture et que je ne pense plus à tout cela. Nous n’étions qu’en début de soirée, et j’avais du pain sur la planche. Quand le quartet a terminé son premier set, les commandes ont afflué de partout, et je me suis démenée comme une dingue. J’étais trempée lorsque le groove a repris après la pause, et j’ai été fumer un joint avec Ludo, pour décompresser. Ça a été fatal, ma grande erreur de la soirée. Je sentais que devenais lourde, mes pieds semblaient vouloir s’engluer dans les lattes du plancher et ne plus en sortir. L’attraction terrestre exerçait ses infâmes pouvoirs sur mon corps. Un rêve me happa en pleine face quand je m’écroulai.

 Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais allongée par terre. Ludo se tenait juste au dessus de ma tête, et il m’a glissé doucement en souriant qu’il aurait été capable d’un bel effort pour moi, que s’il l’avait fallu, il m’aurait fait du bouche à bouche. J’avais du mal à comprendre ce qui m’était arrivé, et pourtant, je n’étais partie que quelques secondes. Quelques secondes dont je ne me souviendrais jamais. Est-ce que Barbara se souviendrait de son voyage nébuleux ? Est-ce-qu’elle se souviendrait de ce qu’elle ressentait quand elle marchait ? C’est à elle que je pensais en m’éveillant. J’imaginais son visage blanchi par le sommeil. Je la voyais perdue au fond d’elle-même, cherchant la porte de sortie, cherchant à s’évader de son cerveau

__Tu te défonces trop la gueule Prune…

__C’est bon Ludo, j’ai pas bouffé aujourd’hui, juste un p’tit déj.

 Je n’étais plus très à l’aise, j’avais perturbé l’auditoire. L’orchestre s’était tu quand je m’étais écroulée alors que j’aurais préféré qu’il joue de plus belle. J’étais désormais le point de mire de quelques étudiants, phénomène que j’aurais apprécié en d’autres temps, mais je pensais à Barbara et c’était douloureux. J’avais envie de la voir, mais j’avais cette peur au ventre qui m’agrafait dans mes désillusions. Je n’avais jamais assisté à un enterrement de ma vie, et je n’avais jamais non plus visité malades ou souffrants. Cela faisait partie des choses qui ne pouvaient pas m’accompagner dans l’existence.

 

 

 

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21 juin 2008

Accords frôlés, ch 3 (partie 20)



   
 Adrien avait préféré téléphoner à Fonnie, et mon amie avait choisi de prévenir Olivier. Quel sentiment leur inspirais-je donc ? Étais-je une traîtresse à leurs yeux ? Une gamine imbuvable et prétentieuse ? N’étais-je pas l’amie de Barbara, de Fonnie ? Ne pouvaient-elles pas compter sur moi quand quelque-chose leur arrivait ?

__Pourquoi est-ce-que personne ne m’a prévenue moi ?

 Olivier a tourné sa langue au moins sept fois dans sa bouche avant de daigner me fournir un substitut de réponse. Chacun avait eu peur de ma réaction à ce qu’il paraît. Adrien n’avait pas eu envie que je pète un plomb au téléphone, et Fonnie ne savait pas comment ma fragilité prendrait la chose. Il avait été convenu que ce serait Olivier qui m’en parlerait après qu’il soit allé la voir à l’hôpital, lui seul saurait vraisemblablement mener cette tâche à bien. Une nouvelle carte de mon beau château venait de foutre le camp, j’avais longtemps refusé qu’un tel édifice se construise à mon insu, je ne voulais que rien ne puisse être détruit. Une nouvelle carte de mon beau château venait de simplement disparaître, et quelle carte, Barbara l’étonnante, Barbara la grande et classieuse dame dormait d’un sommeil inextricable.

__C’est pas tout Prune, me déclara Olivier d’une voix grave, elle était enceinte, elle a fait une fausse-couche…

 Ce n’était pas croyable ce que mes oreilles pouvaient entendre aujourd’hui, Barbara enceinte, c’était tellement peu réaliste. J’ai dit à Olivier qu’il délirait, que Barb ne pouvait pas avoir envie d’un autre gosse. Elle était peut-être amoureuse de ce type mais elle avait quarante ans. Olivier me répondit doucement que mon père en avait bien cinquante, et que ce n’était pas une entrave à son bonheur, bien au contraire. Je m’empressais de rétorquer que n’était pas la même chose, que c’était un mec, et que les mecs pouvaient envisager de se reproduire jusqu’à leur dernière goutte de sperme, jusqu’à leur dernier lambeau de vie. Nous les femmes, étions programmées pour ne pas durer. La course aux ovaires n’était pas une véritable course mais un exutoire à la mort. J’étais si choquée que la douleur ne me frappa pas en plein cœur, et je ratais même le marchand de larmes. Non, je pensais à mon amie enceinte d’à peine un mois qui m’avait trahie. Comment avait-elle pu faire cela ? Que Fonnie se reproduise allait dans l’ordre des choses, c’était acquis, mais Barbara, avait-elle bien réfléchi à son initiative ? Comment aurait-elle inséré ce ventre proéminant dans ses habitudes de noctambule avertie ?

 Fonnie était dans les confidences de Barbara depuis que cette histoire de maternité avait commencé, Fonnie savait pour cette grossesse. Depuis le début, toutes deux ne jouaient pas franc jeu avec moi. Je relevais les yeux vers Olivier et je m’enquérais de l’état de santé de l’autre, de celui qui avait partagé cette virée destructrice et assassine avec mon amie. Il avait quelques contusions mais il marchait. J’étais déjà persuadé qu’il ne tiendrait pas une semaine et qu’il la quitterait vite, et je me demandais qui allait s’occuper de Barbara. Olivier a décidé de s’éloigner à ce moment là mais avant il m’a expliqué que ce n’était pas parce-que Barbara ne marcherait peut-être plus jamais que Claus allait la plaquer. Il y avait des gens qui s’aimaient au delà des apparences et pour Olivier, il était évident que leurs liens n’en seraient que plus étroits.

__Mais putain, il fait de la moto ce type, c’est un sportif, il adore crapahuter, faire de l’escalade, tu crois vraiment qu’il va s’encombrer d’une handicapée ?

 Je l’avais dit, j’avais prononcé les mots qu’il ne fallait pas dire. Parce-que qu’elle ne répondait plus aux normes très sélectives qui avaient fait de leur rencontre une romance à deux balles, j’étais certaine que son amoureux allait la planter. Olivier m’avait contemplée avec rage et compassion. Il savait que je n’avais pas de confiance à accorder, à personne. Et c’était quelque-chose qui l’énervait et l’attristait tout à la fois. Je ne m’ouvrais pas aux autres, ni à la vie. Jamais. Il m’aimait et il avait envie que je lui rende cet amour, ce dont j’étais totalement incapable, j’en convenais bien. Il ne s’est pas retourné, il est parti, il a quitté le bar avec un pas d’oiseau blessé. Je le désespérais. Je ne savais pas si je serais capable de franchir le seuil de la chambre d’hôpital de Barbara. Je ne savais pas si je serais capable d’en discuter avec Fonnie. Quel cran aurais-je face à cela ? J’étais l’amie de Barbara et elle ne m’avait pas dit qu’elle était enceinte. J’étais sa confidente des jours heureux et malheureux et elle m’avait tu ce désir d’enfant.

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19 juin 2008

Accords frôlés, ch 3 (partie 19)



__C’est à quelle heure la fête ? Ai-je fini par lui demander.

 Il a souri distraitement et m’a regardé dans les yeux, très profondément, comme s’il cherchait à en comprendre le mécanisme, comme s’il cherchait à évaluer ce que j’étais encore capable d’endurer aujourd’hui. Ses yeux me fouillaient méthodiquement. Un air de mélancolie ou peut-être de nostalgie se lisait sur son visage, et si la mélancolie et moi, avions quelques affinités, si nous partagions parfois de longues soirées, il en allait autrement avec la nostalgie, nous refusions de nous approcher l’une de l’autre. Il avait cette même expression le jour où il m’avait quitté. Ses yeux s’étaient parés de cette tristesse exsangue et avaient finalement dévoilé ce que lui ne savait pas me dire. C’est moi qui avais été chercher ses mots à l’intérieur de lui, les lui arrachant presque. C’était peut-être moi qui avais provoqué cette rupture ce jour là. Ce vingt-deux juin, quelque-chose s’était indéniablement noué entre nous deux, mais c’était moi qui avais été chercher ses mots. J’avais su, j’avais compris. Ses pupilles parlaient si bien, ses yeux racontaient tout ce qu’il ne savait pas dire, ils sont le miroir de l’âme parait-il, c’est vrai, du moins pour Olivier. Ses yeux le reflètent étrangement. C’est un sentiment douloureux qui lui avait clos les lèvres et qui l’avait empêché de parler, mais après que mes mots à moi, maladroits et brutaux, provocateurs et indignes, aient trouvé le chemin des siens, il m’avait parlé longuement. Des heures durant, j’avais subi l’assaut de sa tristesse et de sa mélancolie justement. Aujourd’hui, l’éclat de son œil persistait à me souligner que quelque-chose n’était pas comme d’habitude, quelque-chose s’était transformé, et allait muer nos vies pour toujours. J’étais encore loin de me douter de l’événement terrible qui allait s’abattre sur nos vies. Je ne pouvais pas me douter que la vie pouvait se retourner en un tour de main. Je ne savais pas qu’elle pouvait être ironique ou malfaisante à ce point.

__T’as un truc à me dire ? Lui ai-je encore demandé.

 Il m’a caressé le visage du bout des doigts de sa main droite et m’a regardé longuement, observant dans une attention démesurée chacun de mes traits, et je me rendais compte tout pendant qu’il s’exerçait à ce jeu impitoyable que je perdais l’usage de la parole. Olivier me troublait magnifiquement et ça me foutait la trouille, une trouille à laquelle j’aurais préféré ne jamais être confrontée. Il a simplement acquiescé, son sourire était éploré et j’en ressentais chaque nuance avec une gravité qui ne me ressemblait pas. Et finalement, je compris ce qu’il faisait, il figeait ce moment si fugace au fond de lui, il cherchait à en conserver l’image ou le souvenir. J’étais fière, cavalière, et sans retour vers un lendemain possible.

__c’est Barbara, elle eu un accident.

 Les traits de mon visage se sont sculptés dans l’effroi, ils se sont perdus, s’enfuyant à la dérive de leurs propres certitudes, égarés dans des expressions que je n’avais pas l’habitude de côtoyer. Ils étaient soudainement crispés dans une souffrance si brûlante que des visions de corps déchiquetés s’amoncelaient entre Olivier et moi. Des morceaux de chair sanguinolente éclataient partout dans mon corps. Il a attendu un court instant, ne désirant pas, je pense, me mettre au supplice de l’attente. Il m’a raconté que c’était elle qu’il était allé voir quand on s’était quittés sur le trottoir. Il avait reçu un appel de Fonnie quand on était encore chez mon père. Je n’arrivais toujours pas à dire : « chez mon père et Sophie ». Fonnie l’avait appelé et elle m’avait désertée, moi, son amie. Mes yeux avaient du mal à se stabiliser sur quelque-chose, sa bouche, ses lèvres m’échappaient, les mots qui en sortaient étaient doux et violents, ils claquaient comme des fouets cinglants dans ma tête. Barbara et son amant rentraient d’une petite escapade en deux roues. Lui, il avait deux ou trois égratignures, et Barbara était encore endormie. Quoiqu’il advienne par la suite, c’est désormais dans un fauteuil qu’elle pourrait contempler la vie et s’alanguir sur la sienne passée. Il y avait cinquante pour cent de chances qu’elle ne remarche jamais. Elle pouvait dire adieux à ses footings et autres réjouissances sportives. C’est comme ça que j’ai appris que son gars, son amant, son mec, appelle-le comme tu veux, avait décidé de quitter sa femme et de vivre avec Barbara. Ariane était tombée de haut, Ariane, c’était la copine d’Adrien, le fils de Barbara. Ils pouvaient être contents d’eux, les amants maudits, ils venaient de foutre la merde entre leurs mômes respectifs, et Barbara ne remarcherait plus jamais. Peut-être même, dormait-elle pour toujours…

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18 juin 2008

Accords frôlés, ch 3 (partie 18)



   
Je marchais tranquillement vers le théâtre quand j’ai reçu un texto. Olivier me disait qu’il m’aimait et qu’il voulait que je lui promette autre-chose que des lendemains de cuite. Il ne me demandait pas de faire des enfants non plus, en fait, il ne demandait pas grand-chose à part une certaine forme d’allégeance. Je lui ai répondu que j’aimais partager ces lendemains de cuite avec lui justement, et que les promesses n’étaient jamais rien d’autres que des promesses. C’était ce qu’il attendait pour m’appeler. Il était dans la souffrance, il voulait me voir sur le champ, il avait besoin de me parler, et ça ne pouvait pas attendre. Je lui ai dit que je travaillais au café ce soir et que je ne serais pas disponible. Il m’a répondu qu’il y serait dans une heure.

  Je tirais sur ma cigarette et je regardais la fumée s’échapper silencieusement. J’allais bientôt plonger dans un univers proche du mien. L’écriture et le jazz ne faisaient qu’un. L’écriture, le jazz, et la folie. J’aimais Woody Allen, je l’avais découvert très tardivement mas j’avais accroché dés les premières mesures et des les premiers mots. Un univers entier s’était ouvert à moi ce jour-là. Ce type aimait la musique que j’aimais, il aimait l’écriture aussi, et sa folie avait la douceur d’un baiser raté ou d’une nuit d’amour à peine ébauchée. Je n’arrivais pas à vivre dans la réalité. Des mondes imaginaires se superposaient comme des strates de roches oubliées dans mon cerveau. Le monde que je devais accompagner chaque jour était gris et terne, et je préférais me retrouver dans mes univers parallèles, mes contemporains me posant visiblement un problème. J’ai poussé la porte du bar, le groupe était là, il se préparait tranquillement. Mourad état un batteur hors du commun, et je savais que le beat serait au rendez-vous ce soir. Philippe D était au comptoir, c’était un ami de Sophie. Il venait d’installer quelques luminaires de sa création, et l’ambiance promettait d’être chaude. Le concert commençait à dix-neuf heures, pour l’apéritif, et il y avait déjà foule. Je m’envoyais rapidement une bière, le patron n’aimait pas que ses employés lampent trop. Celles que je boirais en douce ne me seraient pas créditées. J’avais seulement droit à deux pintes pour la soirée, c’était l’accord. L’heure est passée très vite, j’étais bien occupée, entre les clients à servir, les musiciens à satisfaire, et les tables à nettoyer, je n’avais pas le temps de m’ennuyer. Ludo travaillait avec moi, c’était un mec plutôt sympa, PD jusqu’au bout du sternum mais sympa. La salle s’est remplie très rapidement, et je n’ai pas vu Olivier en pousser les portes, je ne l’ai pas vu pénétrer mon royaume, je ne l’ai pas vu marcher de son pas léger et dansant. Quand je l’ai aperçu, il était déjà installé au bar et discutait avec le patron, il était souvent venu jouer ici. Olivier, c’était un mec qu’il aimait bien mon patron, et à voir son regard aller de lui à moi, je savais qu’il se demandait encore ce qu’Olivier continuait à espérer de moi. Il avait été le témoin de mes incartades sybarites à plusieurs reprises, et il sourcillait souvent quand je repartais au bras d’un autre. J’ai salué Olivier comme si la nuit passée n’avait jamais existé, comme si cette journée n’était qu’un souvenir imaginé. Je n’étais plus détentrice de ses exhalaisons et pour cela, aujourd’hui était un jour nouveau. J’ai expliqué à Ludo que je prenais quinze minutes de pose et je me suis assise à côté d’Olivier. Mon patron s’est éclipsé en me jetant un regard affecté. J’ai bu ma première bière officielle.

__Ça va ?

__Ouais, m’a-t-il répondu assez laconiquement.

 Son regard paraissait s’étendre dans une tristesse infinie. S’il comptait me servir ses violonades[1] contemplatives en espérant un peu de commisération de ma part, il se trompait, je n’étais pas prête à jouer les mécènes du chagrin aujourd’hui. La seule chose que j’aurais pu désirer, c’était son corps, oui, j’aurais pu fondre sur lui à l’instant, comme si j’avais été un oiseau de proie au vol fulgurant.



[1] Terme de Léo Ferré

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17 juin 2008

Accords frôlés, ch 3 (partie 17)



__J’imagine que ça pas dû être facile tous les jours avec ta mère…

__Comment ça ?

 Je la contemplais le regard hirsute, je n’avais pas la l’écume qui frémissait en bouillonnant le long de mes molaires mais j’étais prête à mordre. Je ne supportais pas que l’on me parle de cette façon. Je n’avais jamais laissé un psy s’immiscer dans trop d’enfance, alors Sophie…

__Ta mère, elle devait bien tenir la bride à ton imagination. Ton père a arrêté d’écrire à cause d’elle. Tu le savais ?

 Je le savais mais j’avais toujours fait la sourde oreille, c’était tellement plus simple de laisser glisser leurs mots et leur violence loin de mes petites oreilles. Elle avait pourtant aimé quand j’avais commencé à écrire des histoires alors que je n’avais que six ans, elle avait même été fière de moi, mais ça lui avait passé, ça l’avait bien vite agacée. Il y avait de bien meilleures occupations à trouver en grandissant, préparer HEC par exemple. Elle n’oubliait jamais qu’elle avait un patronyme à particule. Ça lui explosait à la figure son nom, elle se pavanait avec ses lettres qui dansaient au-dessus de sa tête. Les lettres, ça ne lui servait à rien d’autre. J’en avais même été réduite à cacher mes productions littéraires parce-qu’elle fouillait dans ma poubelle et reconstituait mes textes déchus. Ça l’énervait que je ressemble de plus en plus au paternel. Il était à lui seul était l’épicentre de son amertume et elle ne voulait pas que je lui ressemble de près ou de loin. Si j’avais été un garçon, j’aurais porté le nom de ma mère. Déjà, avant ma naissance, mes parents s’essayaient au compromis.

__T’es gonflée, t’as pas à me parler de ma mère comme ça. C’est à cause de toi que mon père s’est barré, ai-je ajouté d’un ton plus ou moins convaincant.

__Je lui ai donné la force de partir c’est tout. Regarde les choses en face Prune, je parie que tu ne l’as même pas appelée ta mère depuis que t’es au courant de tout. J’essaie juste de parle avec toi Prune…j’essaie…

 Je savais qu’elle était l’éclaireur de l’ennemi, et qui plus est, une lointaine amie d’Olivier. Je savais aussi que ses intentions étaient pures, elle ne voulait pas d’embrouilles entre le paternel et moi.

__C’est bon, ai-je dit, c’est bon Sophie, on va s’arrêter là. J’ai besoin de me reposer, je bosse ce soir…

__Tu ne vas pas à la soirée d’Olivier ?

 Comme je ne répondais pas, elle s’est levée de son siège et m’a embrassée doucement, en me disant de bien prendre soin de moi et de faire attention à Olivier, il était fragile et très sensible. Je l’ai saluée d’un petit signe de tête et je n’ai pas posé la question qui me brûlait les lèvres, je ne lui ai pas demandé qui était réellement Marie et ce qu’elle représentait pour Olivier. Je n’ai pas parlé d’elle. J’ai filé sous la douche. Il fallait que je sois au café à dix-huit heures.

 Je me laissai surprendre par l’eau froide et me savonnai activement. J’avais mal pour ma mère, j’avais mal pour Olivier, j’avais mal pour les autres... Je me comportais comme une garce, je ne l’ignorais pas. Je m’étais souvent demandée quels rapports Olivier et Marie entretenaient, il en parlait avec des étoiles dans les yeux mais ne m’avait jamais réellement dévoilé grand-chose à son sujet. C’était ou trop vague ou trop subjectif. Marie me ressemblait, ça, je le savais, mais je ne savais pas que ça pourrait me faire du mal. Je suis sortie de la baignoire, il faisait vraiment bon. Je me suis habillée et j’ai mis ma nouvelle paire de chaussures, celle qu’Olivier m’avait achetée. Elle avait coûté cent-dix-huit euros, ce qui rendait le kilo de cuir plutôt onéreux. J’ai enfilé une paire de collants bariolés et une jupette, puis je suis passée au tabac prendre des cigarettes. Je n’en n’avais plus. Je savais pourtant qu’on allait en retrouver ce soir, à la fermeture Je n’arrêtais pas de penser à Olivier, j’y pensais à corps et à cris. Je voulais qu’il soit à moi sans l’être vraiment. Je savais que je compliquais les choses.


Posté par blairaudes à 10:09 - Roman, accords frôlés - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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