01 mai 2008
C’est d’abord ce que je me suis dit, puis
en apprenant à le connaître mieux, j’ai réalisé que ce n’était pas des
foutaises. Tendre et déséquilibré, trop tendre et trop déséquilibré. Sensuel et
torturé. Un homme, qui, j’en convenais rapidement, ne pouvait m’accompagner.
Fidèle à ses promesses, nous sommes devenus proches, des presque confidents
l’un pour l’autre. Il est le seul qui sache pour mon père. Il se livre
cependant peu, préférant m’arracher des silences que je ne me connais pas.
Il glisse la nuit sur le bitume, enfourchant son monstre à deux roues, il va vers des amours qui me sont inconnus. Il m’est parfois arrivé de croiser quelques créatures féminines sortant de chez lui à l’aube, ou à n’importe qu’elle autre heure, mais cela s’arrête aux portes de son appartement. Je lui laisse cette liberté, jamais de question concernant ses amours. Il me parle des écrivains qu’il aime, de William Faulkner, de Jim Harrison, de cet autre William aussi, Burroughs, de Kerouac, ce presque Français. Il rêve d’espace américain, de canyons, de mégalopoles, de voitures puissantes jetées à la route comme il y a il y a soixante ans. Je lui raconte les clubs de jazz, quand ils étaient encore enfumés, le tempo qui m’endormait quand j’étais toute gosse. Il m’écoute religieusement. Nous nous gorgeons l’un et l’autre de ces petites strates du temps qui n’appartiennent qu’à nous deux. Ses yeux pourraient être ceux d’un psychopathe, sauf que Julien ne pourrait jamais faire de mal à personne, ni même arracher ses ailes à une mouche.
L’immeuble sera bientôt détruit, les loyers
y sont très modestes, Ju et moi, sommes les derniers locataires. Il m’a dit une
fois qu’il mourrait peut-être en même temps que l’immeuble, qu’il a parfois
l’impression que sa vie n’a jamais que commencé à cet endroit. Je ne lui
connais pas de famille, mais je sais qu’il en a. Ses parents désespèrent de le
voir mener cette vie indigne de lui. Il vend du shit et de l’herbe, saute des
nanas par ci, par là, et vit de l’air du temps.
30 avril 2008
Solveig
Rachel se demandait ce qu’elle allait mettre ce soir. Elle était partagée entre l’envie de revenir et la peur. Rachel avait toujours été une trouillarde. Certes, elle n’avait jamais eu peur des types friqués avec qui elle sortait quand on était au lycée, suivre un homme dont les tempes ressemblaient étrangement à celles de son père ne faisait serpenter aucune angoisse en elle. Elle ne savait simplement pas s’exprimer sur ses propres sentiments, elle était comme bloquée quand il s’agissait de parler d’elle ou de sa peinture, paniquée par le fait de se justifier de quelque-chose qu’elle ne voulait pas intellectualiser. Parler d’elle et de Tom était difficile. Elle avait mis du temps à nous apprendre à moi et à David ce que nous savions déjà.
Elle portait toujours ses cheveux sur le dos, et même s’ils étaient aujourd’hui plus courts qu’autrefois, cela lui allait merveilleusement bien.
Elle enfila une robe légère et se regarda à nouveau dans la glace. Elle ne se reconnaissait pas, ou peu. Ses cheveux étaient pourtant bien les mêmes, mais quelque-chose au fond de son sourire, ou de ses pupilles bleutées, avait changé, quelque-chose de sordide s’en était allé. Elle s’en voulait, pensant peu à Billie, ou même pas du tout, et pourtant, il y avait des œstrogènes qui fleurissaient dans le corps de sa fille. Billie avait grandi, elle avait des désirs qui pouvaient s’apparenter à ceux d’une femme.
Rachel se rendit une dernière fois devant la glace, et encore là, elle se reconnut à peine.
Oui, Rachel, une autre femme était apparue aujourd’hui, quand Tom et
toi, aviez fait l’amour, comme tu le dis si bien. Te rappelles-tu Rachel, de ce
jour où, sur la banquette arrière d’une mustang, tu avais perdu ta
virginité ? Te rappelles-tu de ce garçon aux cheveux noirs qui aimait
défier le temps en roulant si vite qu’on aurait dit qu’il voulait rattraper le
vent ? Ce garçon-là n’était que du vent Rachel, justement ; et quand
il s’était tué, et que tu n’étais pas dans la voiture parce-qu’une femme
t’avait supplantée, tu n’avais pas dit un mot. Tu avais beau en paraître
dix-huit ou vingt, tu n’en n’avais que quatorze, pas quinze, comme tu te plais
à le dire, et le crime n’avait pas eu lieu dans une porche mais dans une
mustang, et l’homme n’avait pas l’âge d’être ton père Rachel, non, cet homme-là
viendrait plus tard. Tu avais rencontré David l’été avant notre entrée en
classe de seconde, et il était mort à la Toussaint, comme s’il avait choisi que ce jour
serait
25 avril 2008
Tom
Je suis un homme mort.
Sexuellement parlant.
A quarante pour cents
A moins qu’une existence se raye de la surface de la terre et me soit compatible, il se peut que je ne puisse plus jamais faire l’amour avec Rachel. J’avais peur qu’ils m’enlèvent le rein droit, ils m’ont en fait enlevé les deux. Ce n’est pas un cancer, juste une erreur génétique, enfin, c’est ce qu’ils pensent. Mes reins étaient arrivés en bout de course, et comme je n’ai plus de famille depuis longtemps, tout ce qu’il me reste, c’est la dialyse.
Dialyse.
Deux par semaine.
Dya-lise.
Ce mot résonne en moi étonnamment. Ce mot n’aura plus jamais le même sens à partir d’aujourd’hui. C’est moi qui avais trouvé le nom du groupe. C’est une drôle de coïncidence, ne trouvez vous pas ?
Ça avait tout de suite eu du succès. Je parle du nom du groupe. Le groupe en lui-même avait mis deux ans à décoller. C’est court deux ans. Il n’avait fallu que deux années pour nous propulser au sommet des hit-parades de l’époque. Nous étions alors de jeunes fous armés d'une libido implacable, les filles nous tombaient dessus sans que nous fassions un seul geste pour tenter de les apprivoiser. J’en avais bien profité au départ, voguant de chatte en chatte, tel un sous-marin insubmersible dans un océan de foutre. Et puis, Rachel était apparue sur le seuil d’une destinée que je me préparais à franchir à grands pas, Rachel était devenue le centre de mon existence, la famille que j’avais toujours rêvé d’avoir. En une fraction de seconde, ma vie s’était trouvée bouleversée, certains appellent ça le coup de foudre, moi, je lui avais simplement donné le nom de « chance ». En une fraction de seconde, mon existence entière avait basculé dans une espèce de transe amoureuse.
Avais-je déjà connu l’amour ?
24 avril 2008
Des portes et des souvenirs
Comment vous décrire Rachel sans risquer de
la dénaturer ? Elle était d’une beauté radieuse, mais ce n’étaient pas ses
traits qui faisaient la révolution à Mona Lisa, non, c’était ce qui sortait
d’elle-même, cette flamme insensée qui mordait tous les hommes, et plus elle
vieillissait, plus son charme l’accomplissait dans sa destinée de femme. Rachel
avait du chien à vous couper le souffle, et contrairement à ce que certains
avaient pu dire à une époque, elle ne serait pas qu’une beauté éphémère et ne
mourrait pas pulvérisée dans une porche à l’âge de vingt-cinq ans. Avant de
rencontrer Tom, elle terminait souvent ses soirées dans les voitures de types
qui commençaient à faire du bide. Elle adorait sentir le vent dans ses cheveux.
Sa béguin des bagnoles ne l’avait jamais quittée, même si aujourd’hui, c’est
dans un transporter qu’elle assumait sa passion. Voyager avec sa fille, c’est
tout ce qu’il lui restait…
« Soyons désinvoltes », avait-elle dit, un soir de Noël, alors que notre dîner s’enfonçait dans des méandres dont nous aurions eu du mal à nous extirper si la soirée s’était poursuivie.
Oui, soyons désinvoltes Rachel, comme ce matin que nous avons partagé
encore aujourd’hui, ce matin ou tu t’empressais d’oublier Tom et d’enterrer
l’amour que tu avais eu pour cet homme, l’autre…Tu avais acheté plusieurs
boîtes de préservatifs à la pharmacie du coin, mais plus tu essayais d’oublier
Tom et ce qu’il t’avait fait, plus tu te faisais du mal à toi-même. Cette
situation Rachel, je ne pouvais pas oublier que c’était moi qui l’avait
provoquée, mais je ne disais rien, non, je ne voulais pas te faire souffrir
plus que tu ne souffrais déjà. Tu endurais tout cela en silence, tu éclusais
cette peine à l’intérieur de ta matrice même, et c’était la seule réponse que
tu pouvais apposer sur cette souffrance, la seule issue que tu t’accordais.
Ne
mens plus Rachel, ne te mens plus et accepte que ton amour pour Tom ait pu
avoir une imperfection ou deux…
Des portes et des souvenirs...
Elle ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas senti dans son corps que Tom ne lui appartenait plus, elle ne comprenait pas comment cela pouvait être possible. Elle l’avait aimé à en éventrer les mots et les couleurs qui foisonnaient en elle. Elle l’avait aimé comme jamais elle ne serait plus capable d’aimer, et elle n’avait pas senti qu’il se donnait à une autre. Cette histoire ne pouvait pas être la leur, cette chose sordide ne pouvait pas venir de leurs émotions, autrefois si belles. Ça ne pouvait pas leur être arrivé à eux. Ils avaient eu une telle confiance dans la vie quand ils étaient plus jeunes. Les promesses mirifiques se succédaient les unes après les autres, et ce n’était pas seulement leurs brillantes carrières respectives qui se dessinaient dans l’aube de leur existence, mais aussi le regard limpide et joyeux qu’ils portaient sur leur destinée. Elle était heureuse, pleinement assouvie, parce-qu’ils avaient choisi d’apprivoiser leur étoile et de ne jamais s’éloigner de ce qu’ils aimaient tous les deux. Il avait ce visage de chanteur pas vraiment maudit, quelque-chose de sombre et de doux à la fois qui le hissait bien au-delà de ses semblables. Une voix trop rauque, un nez cassé à treize ans, et un bras légèrement atrophié, souvenir d’une poliomyélite, avaient fait de lui un homme chanceux et désirable. Les défauts savent parfois s’enorgueillir de reconnaître la beauté. Un regard d’enfant qui a grandi trop vite et de magnifiques cheveux bruns rehaussaient les sourires qu’il avait à offrir. Rachel et lui n’avaient pas eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait, et ça lui avait fait mal à lui justement, cette notoriété incompréhensible, ça l’avait mis à nu, ça l’avait déshabillé de la tendresse qu’il avait à donner à Rachel et à leur fille. Ça l’avait projeté dans des mondes inconnus, bien au-delà de ses espérances, mais bien en deçà des chimères qu’il avait pu nourrir. Le succès était arrivé trop vite, il avait été propulsé au sommet d’une montagne de gloire si rapidement que lui et Rachel en avaient été abasourdis. Ensuite, il avait fallut redescendre cette montagne si singulière, et il avait mis des années à se faire oublier. Il était là, aujourd’hui, à regretter ses erreurs passées et à écrire encore et encore des chansons qui ne verraient sans doute jamais le jour autrement que dans la tristesse de ses soirées solitaires.
23 avril 2008
Des portes et des souvenirs
Seule une
vengeance torride serait capable de balayer l’amertume qu’elle éprouvait quand
elle pensait à lui. Elle avait été jusqu’à pénétrer clandestinement dans leur
ancienne demeure alors que la porte ne lui en avait jamais été fermée. Elle
était entrée dans la chambre en retenant son souffle et avait longtemps regardé
le lit défait. Les larmes avaient coulé doucement le long de ses joues, comme
pour retenir le temps qui semblait reprendre de l’allure, sable d’un été qui ne
reviendrait jamais, alors qu’elle ne faisait rien d’autre que contempler
l’empreinte du corps de Tom sur le drap. L’empreinte du corps de Tom était toujours
aussi belle, même dans ce lit qui ne lui appartenait plus. Et encore à ce
moment là, son odeur avait rejoint la sienne, et puis Rachel était repartie, ne
sachant comment interpréter ce qu’elle y avait découvert.
