16 mai 2008
Peinture, vous avez dit ?
J'avais envie de vous parler d'un artiste que j'ai rencontré il y a quelques années, un de notre cru, du Calvados...
Hugues demeure,
Artiste peintre
Accords frôlés, ch 2 (partie 4)
La
pluie a commencé à tomber doucement, elle balayait la ville des dernières
lueurs de l’été. C’était agréable, ça me dessoulait doucement, elle était
presque tiède, et sa tiédeur me remplissait d’espoir et faisait glisser
l’amertume hors de moi. J’aurais voulu avoir dix-huit ans, ou vingt, et tout
recommencer. J’aurais voulu nourrir un peu plus d’amour pour ce corps que
j’avais longtemps dénigré et laisser un garçon le caresser autrement
qu’organiquement. J’aurais aimé que les mots d’Olivier ne lui glissent pas
dessus de cette façon si sournoise et anonyme, mais qu’ils le pénètrent furieusement,
de leur force et de leur tendresse rosée. C’était derrière moi et devant il n’y
avait rien. Juste le vide et des miroirs. Je me refusais d’avoir peur et je ne
voulais pas d’un homme dans ma vie. Il y avait une porte infranchissable que je
laisserais verrouillée jusqu’à mon dernier souffle.
Il nous restait environ cinq cents mètres avant d’arriver chez Olivier. C’est là que la pluie s’est mise à gicler du ciel comme si celui-ci n’était qu’un sexe géant, un organe monstrueux à la recherche de son féminin. En deux secondes, nos fringues pissaient la flotte, nous étions bons à essorer ou à étendre. On n’a pas eu besoin de pagayer pour rejoindre la bringue mais c’était tout comme. Nos vêtements poissaient et semblaient peser des tonnes.
La musique ne swinguait pas beaucoup et la moitié des gens avaient dû trouver l’ambiance trop pesante et s’étaient enfuis. Fonnie n’était pas là, elle avait réintégré son domicile familial, David devait tristement lui manquer. Il restait une quinzaine de personnes, et on tombait comme des cheveux sur la soupe. Plus personne ne nous attendait et surtout pas Olivier. Quand il m’a aperçu, ses yeux ont changé de couleur, ils sont devenus d’un bleu tendre. Je sais que tu penseras que je délire, que tu croiras qu’un tel prodige est impossible, pourtant les yeux d’Olivier sont devenus bleus quand il les a posés sur ma petite personne. Il a esquissé un geste vers moi avant de se rendre compte que j’étais complètement trempée, et il m’a conduit à la salle de bain. J’ai enfilé l’un de ses jeans et un tee-shirt, il n’y avait plus beaucoup de choix. En ressortant de la salle de bain, j’ai compris pourquoi l’endroit me paraissait triste, le décor était devenu minimaliste, la plupart de ses meubles se trouvaient maintenant chez son père. Combien de nuits lui restaient-ils au juste ? Avais-je une chance qu’il les passe en ma compagnie ? Pouvais-je espérer en grappiller quelques fruits. Serais-je capable de lui avouer que sa bague me manquait, que j’étais touché par sa forme de romantisme…Je me suis assise par terre, dans un coin, après avoir trouvé une tête d’herbe. J’ai écouté ce que disaient les gens sur Prague, sur le voyage, et sur le reste. Etais-je condamné à souffrir la cruauté de leurs discussions, devais-je endurer la barbarie de leurs débats ? J’avais envie d’aller me terrer dans son lit, j’avais envie de me lover contre son corps. J’avais envie de me glisser au dessus de son sexe et de l’aimer. Olivier s’est dirigé vers moi avec un verre d’eau à la main et il me l’a tendu.
__Tu crois que j’en ai pas pris assez dans la gueule ce soir, de l’eau ?
Il a tordu sa bouche en étreignant un
sourire et il a ajouté qu’il pensait que j’avais également ma dose d’alcool,
mais que j’étais libre de choisir avec quel élément liquide je désirais flirter.
Il affichait un petit air fier et utilisait un vocabulaire soutenu, et c’est ce
qui m’a le plus énervée. Sur le coup, je n’ai pas répondu, me travestissant de
quelque envolée tragique, puis je lui ai demandé si je pouvais rester dormir.
Comme son silence s’éternisait et qu’il ne formulait pas de réponse, j’ai
ajouté que j’avais égaré mes clés à la Gargouille. Il m’a observé dans
un demi sourire, il voyait clair dans mon jeu et je n’avais pas essayé d’être
convaincante. En regardant le mince pli de sa bouche devenir une courbe
harmonieuse, j’ai compris que j’avais gagné, que je resterais ce soir. Il m’a finalement
laissé le verre dans les mains en me disant que de toute façon, nous devions
parler. Je détestais cette phrase. J’avais toujours haï ces mots. Combien de
fois m’étais-je glacé le corps et l’esprit en entendant mes parents l’utiliser alors
que j’avais dépassé les bornes. Combien de fois l’avais-je entendue comme le
glas d’une sentence ? Combien de fois l’avais-je senti s’engouffrer dans
tous les pores de mon cuir ? Ces mots étaient pires que tout et
représentaient à mon sens l’infamie dans sa plus simple expression. Nous
devions parler. Mais sur quoi désirait-il s’appesantir ? Ne pouvait-on-pas
seulement profiter de l’instant à vivre ? Je ne savais plus quel poète
latin avait écrit le Carpe diem : « Cueille le jour sans te
soucier du lendemain ». J’ai posé mon verre d’eau sur le rebord de la
fenêtre car il n’y avait plus de table, et j’ai rejoint les derniers noceurs,
j’ai investi leur espace d’une manière lente et sournoise, presque rampante, j’étais
le serpent. J’ai réclamé l’attention et j’ai psalmodié ces quelques vers de
Ronsard : Cueillez dès à présent les roses de la vie, car le temps ne
suspend jamais son vol, et cette fleur qui aujourd’hui s’épanouit, demain sera
flétrie… J’ai fait cela et j’ai relevé mon pull sans aucune honte, j’ai
exposé mes seins à la ronde et j’ai demandé à mon auditoire si mes tétons
seraient fanés au retour d’Olivier. Est-ce-que la flétrissure allait m’emmener
dans son pays lointain ? Est-ce-que je n’avais pas le droit de profiter
chaque jour de ce que la vie avait à offrir ?
