Au fil de l'Oésie . . . . . . . . . . . . . . . . . . textes de Bérangère Morel

Être poète, c’est arrêter le temps, c’est saisir cet instant invisible et le décupler à l’infini sur le papier, ou ailleurs, ou autrement… Être poète, c’est aller en avant en conscientisant tes racines et le temps. Ressentir… Plier…

10 mai 2008

Accords frôlés, ch 2 (partie 2)


__T’as pas l’air d’avoir bien dormi…ai-je remarqué.

__J’ai passé la nuit à l’hosto.

 J’avais perdu une belle occasion de la fermer. Je n’ai pas posé de question, ça ne m’intéressait pas d’en savoir plus. Ce n’était pas sa première nuit aux urgences, et pas la dernière non plus, il y en aurait d’autres. C’était irrémédiable, et ce jusqu’à l’échappée finale. Je voyais déjà le tableau et je n’avais pas envie qu’il y rajoute des détails. Je ne supportais pas d’entendre parler de sa petite sœur. J’ai commencé à regarder ailleurs et à m’intéresser aux encarts publicitaires. Il me connaissait bien, et comme je ne lui avais jamais rien promis et que j’avais refusé la plupart des contacts avec sa famille, il ne pouvait pas me traiter d’égoïste, même s’il crevait de me balancer ces mots-là au visage. J’avais rencontré son père à plusieurs reprises, la première fois avait été due au hasard, mais je l’avais apprécié. Son regard ne jugeait pas les gens. Je n’avais jamais eu l’occasion de croiser sa mère, ou plutôt, j’en avais toujours refusé l’opportunité. Son frère Antonin avait deux ans de plus que lui et vivait à l’étranger. Quand au légume, je n’avais jamais voulu voir sa photo. Je savais que j’étais dure mais je ne pouvais pas accepter que certaines douleurs pénètrent mon existence. J’étais peut-être une gamine, je privilégiais la légèreté de l’être et la futilité mais j’aimais ma vie comme elle était. Aujourd’hui, il semblerait qu’Olivier ait oublié nos accords tacites, il a ouvert la bouche en me regardant droit dans les yeux et j’ai été saisie par l’intensité de son regard.

__Magda est tubée, m’a-t-il déclaré. Ça craint. Mes parents se relaient à l’hosto.

 Je devais admettre qu’ils n’avaient pas de bol, entre Marie la junkie qu’on avait retrouvée en bas d’un escalier et le légume à moitié sourd et aveugle, ses parents avaient fort à penser. Ils étaient restaient soudés malgré un divorce qui datait d’une quinzaine d’année. La petite Magdalena avait alors cinq ans. Ils avaient beau être proches et posséder une ouverture d’esprit rare, j’avais toujours décliné leurs invitations. Je ne connaissais même pas son frère. Olivier, imperturbable a continué.

__Elle a fait une fausse route. Il y a une infection aux poumons…

 Fonnie est réapparue au bas de la rue et Olivier m’a demandé si ça tenait toujours pour ce soir J’ai tourné négativement la tête. Il s’est coincé la lèvre inférieure sous la dent en esquissant une grimace. Je savais que je venais de le blesser mais je ne pouvais pas aller vers lui et soulager sa souffrance. Je me faisais du mal à moi aussi mais je ne voulais pas l’aimer. Je ne voulais surtout pas l’aimer… Je me suis levée précipitamment car ça me décimait l’âme d’être face à lui et de savoir que nous ne ferions plus jamais l’amour.

 Fonnie m’aurait foudroyé sur place si elle avait eu ce pouvoir.

 Je les ai abandonnés dans un triste tête à tête et j’ai marché en regardant le soleil faire de l’ombre sur mes chaussures. J’avais honte…

 Quand Fonnie est repassée à la maison une heure plus tard, elle m’a incendiée. Je me suis fait descendre en flèche, j’avais dégringolé tout en bas de l’échelle de son estime, et son cœur me piétinait avec une fougue inhabituelle. J’essayais de lui expliquer ce que je ressentais, que j’étais dans l’impossibilité de passer une heure avec Olivier alors que notre histoire sombrait dans une fin d’une banalité exemplaire. Je n’étais pas capable de le regarder dans le blanc des yeux sans que mon corps ne réagisse à ses phéromones. Mais plus je tentais de lui expliquer que j’étais incapable de contempler ce type sans être happée par des vertiges sexuels, moins elle voulait en entendre, et plus elle criait. Elle se bouchait même les oreilles en me dévisageant d’un air accablé. La discussion était stérile et nos philosophie contraires. Je savais au fond de moi que j’aurais dû un effort mais c’était au-delà de mes forces. Et ça, pas question de le partager avec Fonnie.

__Tu es bien trop blindée ! A-t-elle fini par me balancer en extirpant ses doigts de ses oreilles. Il faut que t’arrêtes, ça va vraiment mal finir sinon…

 J’ai claqué la porte et je suis allée m’effondrer sur le lit. Je l’ai entendu me dire qu’elle lui avait proposé d’organiser une fête de départ plutôt que de se morfondre dans un tête à tête poussiéreux en ma compagnie, au cas où j’aurais daigné le rejoindre, bien entendu. J’étais allongée sur le dos, ma main s’ouvrit lentement et elle ne laissa rien tomber. Je n’avais pas pris la bague.


Posté par blairaudes à 15:49 - Roman, accords frôlés - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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