Au fil de l'Oésie . . . . . . . . . . . . . . . . . . textes de Bérangère Morel

Être poète, c’est arrêter le temps, c’est saisir cet instant invisible et le décupler à l’infini sur le papier, ou ailleurs, ou autrement… Être poète, c’est aller en avant en conscientisant tes racines et le temps. Ressentir… Plier…

07 mai 2008

Accords frôlés, ch 2 (partie 1)

 

2

La petite sœur

 

 

 Quand je me suis réveillée en milieu d’après-midi, Fonnie était allée faire quelques courses, elle ne savait jamais si j’étais à sec ou si j’étais simplement sous le joug d’une effarante paresse. Moi, je dirais qu’il y avait un peu des deux. Je ne croupissais pas sous l’or et je détestais tout ce qui s’apparentait au mot ménage. Les courses, ce n’était pas mon truc. Elle m’avait préparé du thé anglais corsé et avait mis un disque de Kenny Wheeler. Je ne pouvais pas rêver mieux. Du thé et du jazz, si Olivier n’avait pas cogné si fort dans ma tête, j’aurais été aux anges. Les toasts grillés étaient à point et elle m’avait acheté du comté, dix-huit mois d’affinage.

__Tu sais que si j’étais lesbienne, je t’épouserais, ai-je-dit en souriant doucement.

 Fonnie était flattée, je ne faisais pas souvent des compliments, et celui-ci, malgré des apparences étranges, en était un. Le soleil baguenaudait discrètement dans l’appartement, et Fonnie et moi, on a décidé d’aller faire un tour. J’habitais à côté du jardin des plantes, et on a continué la balade jusqu’à la vallée des jardins. C’était une étendue de verdure à la ville. Ça me faisait du bien de voir autre-chose que du béton. Fonnie m’a proposé de venir passer quelques jours chez elle quand Olivier aurait lâché le quartier. Il n’habitait pas très loin d’ici. A pied, il y en avait plus que pour une ou deux minutes. Je l’ai tirée par la manche quand j’ai compris qu’elle comptait prendre la rue dans laquelle il habitait. J’avais eu le temps d’y apercevoir un camion, et j’étais persuadée que c’était celui de son déménagement.

 On a poussé notre promenade d’octobre jusqu’au st Alban, c’était un petit café tranquille situé dans une jolie rue piétonne. On était à peine installées qu’Olivier est arrivé. Je le soupçonnais de m’avoir aperçue et de nous avoir pistées. Il m’a saluée d’un sourire, et pourtant je savais qu’il ne voulait plus me sourire, puis il s’est enfoncé dans les méandres enfumés du bistrot. Lui qui détestait la clope, il allait être servi, il n’allait pas tenir longtemps à l’intérieur. Allez, encore quelques mois, et il n’aurait plus à souffrir du tabagisme passif. Fonnie m’observait du coin de l’œil tandis que j’observais Olivier du coin du mien. Il a porté la tasse à ses lèvres et s’est aussitôt ravisé. Il l’a reposée sur le comptoir, puis est venu droit sur nous. Fonnie l’a salué un peu trop joyeusement à mon goût et elle l’a convié à notre table. Mon regard s’est durci et j’ai serré les poings au fond de mes poches. Alors qu’il s’engouffrait de nouveau dans la salle enfumée en quête de son café, Fonnie m’a donné un coup de pied discret. Elle agitait son annulaire devant mes yeux étourdis en me lançant des éclairs. Quand Olivier s’est assis, elle s’est levée et s’est inventée une fringale. On l’a suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse, on l’a écoutée claquer ses petits talons dans la rue pavée jusqu’à ce que le silence nous imprègne trop maladroitement. C’est Olivier qui a levé le flou de nos hostilités. Il n’avait pas dû beaucoup dormir et son visage était creusé, un peu plus qu’à l’ordinaire. J’avais toujours aimé les types maigres, mais là, ses joues n’avaient plus de courbe, seulement des angles. Il m’a jeté un sourire comme on aurait souri à un romain dans la fosse aux lions. J’ai souri à mon tour, nous étions des oiseaux perdus à l’avenir sombre et incertain, mais Olivier comme me l’avait fait remarquer Fonnie, prenait son destin en main, alors que je m’accrochais désespérément aux quelques lignes que j’avais écrites.

  Je ne sais pas comment est arrivé ce qu’il s’est ensuite passé. Il est possible que ma langue ait fourché ou qu’elle se soit octroyé un pouvoir que je n’aurais jamais voulu lui concéder.

__Je suis partie vite hier, j’ai oublié ma bague…

 Quelle conne, voilà que je m’abaissais à le laisser espérer je ne sais quoi. Et j’avais dit « ma bague ».Il a souri d’un regard singulièrement triste et m’a dit que ce n’était pas grave. C’est là que j’ai vu qu’il était ailleurs, il était déjà parti. Quand Olivier décidait quelque-chose, c’était irrémédiable, à moins qu’un fer à repasser ne vienne briser l’ordonnance à laquelle il s’était résolu. J’ai enchaîné, je lui ai demandé comment se passait son déménagement. Il entreposait certaines de ses affaires chez son père, pour le reste, cela ne me regardait plus.


Posté par blairaudes à 18:06 - Roman, accords frôlés - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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