02 mai 2008
Accords frôlés, ch 1 (suite 11)
__Et Fonnie, t’accouches
pas, je lui ai dit. Tu me fais pas un coup comme ça !
Elle a éclaté de rire et a dit qu’elle comptait bien mener son enfant à terme un certain vingt-deux décembre. Elle s’allongea encore plus profondément, posa ses jambes sur la table, et poussa un soupir de satisfaction.
__Y’ pas à dire, je sens bien que je me fais vieille, c’et plus dur qu’à vingt-cinq. Les enfants, il faudrait avoir fini de les faire avant trente ans…
Elle promenait une pupille alerte et fouineuse sur moi, attendant que je réagisse. Je ne savais pas pourquoi mais Fonnie tenait absolument à me faire croire que la maternité était un passage ordonné dans la vie d’une femme. Elle me disait que la plupart des femmes qui n’avaient toujours pas eu d’enfant à la quarantaine sentaient leur horloge biologique s’exciter au niveau du bas-ventre. Je lui avais déjà expliqué des centaines de fois que je verrais cela le moment venu. Je n’avais pas l’intention de me mettre à procréer, même dans un lointain futur.
__T’as peur d’être une femme, c’est pour ça ! Le refus de t’engager et tout le reste, ça te cloue au sol Prune. Tu as vu le psy dont je t’ai parlé ?
J’avais fait un effort quand Olivier m’avait quittée, j’avais vu son psychothérapeute, et en urgence même. Il m’avait reçu chez lui dans sa jolie maison du centre-ville. J’avais eu du mal à me frayer un chemin entre ses six gosses et sa femme. L’odeur de merde du dernier avait laissé un fumet exécrable dans le couloir, et j’avais glissé sur sa voiture en bois. Je m’étais retrouvée par terre avec les hurlements du môme dans les oreilles, enfin, ne s’invente pas rouleau compresseur qui veut. Le professeur Romon m’avait reçu dans sa salle de bain. Il n’y avait pas de place ailleurs, c’étaient les vacances et il recevait de la famille. En gros, il me faisait une fleur en me faisant asseoir sur la cuvette de ses chiottes. Il connaissait Fonnie depuis l’enfance, et il lui rendait service. Ça ne s’était pas vraiment bien passé dans sa salle de bain. Pour la première séance, il m’avait posé des tas de questions sur ma petite existence. Et comme il fallait s’y attendre, ce n’était qu’un triste préambule pour en arriver à me faire parler de mes géniteurs. Il n’y avait pas eu grand-chose à dire. Mes parents étaient ce qu’ils étaient. J’étais fille unique, j’avais bien failli avoir une sœur mais ma mère avait fait une fausse-couche à cinq mois. Heureusement, car la gamine n’était pas normale, et comme ma mère se plaisait à le dire, la nature avait bien fait son travail. Mes parents se déchiraient continuellement. Ils vivaient toujours ensemble, mais faisaient chambre à part. Leur appartement, de grande taille, leur laissait à chacun un espace personnel important. Je n’avais pas l’âme d’une bécasse, et je savais que mon refus d’attachement venait de là, mais je n’étais pas venue consulter pour entendre un connard diplômé m’expliquer un truc pareil. De toute façon, il n’avait pas eu le temps, la demi-heure écoulée avait pesé lourd dans mon porte-monnaie et je n’avais pas réitéré mon infructueuse tentation de héler le bonheur, de l’accrocher à mes pas en déroute ou à mes épaules trop frêles. Je me rappelais que je n’avais pas voulu relater mon entrevue à Fonnie à l’époque.
Je lui racontais donc tout en détail et elle n’ajouta rien. J’avais essayé et cela lui suffisait. Je la voyais venir ma Fonnie avec ses petits sabots grandiloquents. Elle allait essayer de me psychanalyser une fois de plus. Mais je ne me laisserais pas faire. Elle pouvait toujours courir. Elle connaissait mon histoire et je n’allais pas y ajouter les quelques détails qui auraient servi sa cause. Je me suis roulée une cigarette que je suis allée fumer dans la cuisine, à la fenêtre ouverte. J’ai enfilé ma vieille veste en peau d’agneau et j’ai craché la fumée grisâtre à la nuit brune. Il était dans les neuf heures et j’ai demandé à Fonnie si elle avait faim. La question était stupide, c’était presque un pléonasme de poser une telle question à Fonnie. Elle avait la dalle. Elle m’a rejoint dans la cuisine et a balayé l’intérieur de mon frigo d’un regard dépité. Il restait quatre blinis, deux pots de tarama et quelques boites de condiments, ce qui ne constituait pas vraiment un repas équilibré, surtout pour une femme enceinte. Elle a ouvert mes placards et les a refermés en soufflant bruyamment tandis que j’observais le léger rictus qui s’agrandissait doucement sur ses lèvres. Je continuais à cracher avec nonchalance ma fumée par la fenêtre pendant que l’air froid s’engouffrait vaillamment dans mon appartement. Je haussais les épaules, la faim ne me tenaillait pas. Je pouvais facilement sauter un autre repas. Je ne savais pas si c’était Olivier ou sa décision qui me restait sur le cœur, mais quoiqu’il en soit, ça pesait lourd dans mon estomac.
On a fini par se réchauffer les blinis avec mon fer à repasser, mon grille-pain était knock-out et je n’avais pas de four. Et puis, ça me captivait de découvrir les nouvelles foncions de cet objet que j’avais jusque-là considéré comme inutile. On avait aussi appelé SOS pizzas. Fonnie avait tenu à en commander deux malgré mon manque d’appétit. Elle avait l’intention d’en engloutir une entière et comme elle savait que mon ventre pourrait se mettre en branle au dernier moment, elle avait préféré prendre les devants. Ça nous a pris pas mal de temps de réchauffer les blinis. On s’était préparé une belle petite table avec des bougies et on a trinqué. Fonnie était chanceuse, je n’étais jamais en panne de jus de fruit. Mes repas n’étaient pas toujours équilibrés, mais je ne tenais pas à attraper le scorbut.
Commentaires
Tu devrais appeler ce roman les 1000 et une façon d'utiliser un fer à repasser.
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