01 mai 2008
C’est d’abord ce que je me suis dit, puis
en apprenant à le connaître mieux, j’ai réalisé que ce n’était pas des
foutaises. Tendre et déséquilibré, trop tendre et trop déséquilibré. Sensuel et
torturé. Un homme, qui, j’en convenais rapidement, ne pouvait m’accompagner.
Fidèle à ses promesses, nous sommes devenus proches, des presque confidents
l’un pour l’autre. Il est le seul qui sache pour mon père. Il se livre
cependant peu, préférant m’arracher des silences que je ne me connais pas.
Il glisse la nuit sur le bitume, enfourchant son monstre à deux roues, il va vers des amours qui me sont inconnus. Il m’est parfois arrivé de croiser quelques créatures féminines sortant de chez lui à l’aube, ou à n’importe qu’elle autre heure, mais cela s’arrête aux portes de son appartement. Je lui laisse cette liberté, jamais de question concernant ses amours. Il me parle des écrivains qu’il aime, de William Faulkner, de Jim Harrison, de cet autre William aussi, Burroughs, de Kerouac, ce presque Français. Il rêve d’espace américain, de canyons, de mégalopoles, de voitures puissantes jetées à la route comme il y a il y a soixante ans. Je lui raconte les clubs de jazz, quand ils étaient encore enfumés, le tempo qui m’endormait quand j’étais toute gosse. Il m’écoute religieusement. Nous nous gorgeons l’un et l’autre de ces petites strates du temps qui n’appartiennent qu’à nous deux. Ses yeux pourraient être ceux d’un psychopathe, sauf que Julien ne pourrait jamais faire de mal à personne, ni même arracher ses ailes à une mouche.
L’immeuble sera bientôt détruit, les loyers
y sont très modestes, Ju et moi, sommes les derniers locataires. Il m’a dit une
fois qu’il mourrait peut-être en même temps que l’immeuble, qu’il a parfois
l’impression que sa vie n’a jamais que commencé à cet endroit. Je ne lui
connais pas de famille, mais je sais qu’il en a. Ses parents désespèrent de le
voir mener cette vie indigne de lui. Il vend du shit et de l’herbe, saute des
nanas par ci, par là, et vit de l’air du temps.
Accords frôlés, ch 1 (suite 10)
Elle devenait carrément
chiante Fonnie, elle croyait quoi, que j’allais m’aplatir devant l’amour
qu’Olivier avait à offrir ? Bon, il est vrai que je mouillais ma culotte pour
lui, mais il n’était pas le seul garçon à qui je conférais ce pouvoir.
__Prune ?
J’avais oublié la bague nue d’Olivier. Je me rappelais avoir eu l’envie de la remettre à sa place dans la vieille boite de carton, et puis, je ne l’avais pas fait. J’avais dû l’abandonner sur la table, j’avais dû la laisser à sa triste espérance. Fonnie me contemplait d’un air affligé. Elle savait bien que je n’avais jamais eu l’intention d’acquiescer aux désirs d’Olivier mais elle devait penser que la délicatesse aurait dû être mon alliée ce jour-là.
__Un peu de fair-play ne me bousillerait les neurones m’avait-elle balancé.
__...
__Il t’aime Prune, c’est ça le truc, ajouta-t-elle d’un air pincé. Il t’aime et il n’en démordra pas comme ça. Il t’a quitté une fois et il est revenu…
__Et attends, les circonstances étaient particulières, j’avais tabassé un mec.
On s’est regardées toutes les deux et on a éclaté de rire. Je n’étais pas beaucoup plus grande qu’elle, disons que moi, je franchissais le mètre soixante, et j’avais assommé un type avec la force de mes petits bras. Avec mon chagrin et ma colère aurais-je dû ajouter, et je ne savais pas si c’était drôle ou pathétique.
__Il est amoureux de toi, il crève d’amour pour toi ma vieille, il se consume à petit feu. Tu aurais dû prendre la bague. Il n’attendait pas de promesse, juste que tu fasses un effort…
__Je sais, ai-je acquiescé difficilement, je sais…et c’est bien ça le problème.
__Et ensuite, vous auriez eu du temps pour réfléchir à tout ça.
J’ai rétorqué, presque au coude à coude, que je n’avais pas besoin de cela. Je n’étais pas partie pour être amoureuse de qui que ce soit sur cette terre, et ce n’était pas lui qui me ferait changer d’avis. Je ne voulais pas que quelqu’un m’accompagne. Je lui avais dit assez clairement lors de notre première discussion sérieuse. Fonnie m’a dit qu’il me donnait une dernière chance et qu’il se l’accordait aussi.
__Pardon ? Avais-je réussi à articuler.
Fonnie disait qu’il aurait pu s’éloigner sans rien me dire. Cette bague, c’était bien sûr pour me montrer à quel point il tenait à moi, mais également pour me faire part de ses intentions. Il s’en allait en regardant derrière lui. Et ce serait la dernière fois. Il se coupait ainsi la possibilité d’une rencontre potentielle. Il partait armé, armé pour lui et moi. Armé pour deux, armé comme peut l’être un couple. Fonnie voulait que je me réveille, que je sois plus agréable avec lui. Elle disait que je me comportais comme une petite garce quand je m’y mettais, que ce type me promettait la vie au sel de ma bouche et des regards extasiés sur l’existence.
Il me promettait la vie au sel de ma bouche, mince, ce qu’elle pouvait être lyrique quand elle s’y mettait Fonnie. Il me promettait la vie au sel de ma bouche, voilà qui me faisait une belle jambe. J’avais du mal à suivre ce que Fonnie tentait de m’expliquer, et je ne voyais pas plus loin que le bout de ma couche. La place vacante serait une infamie, une erreur, mais je ne pouvais rien lui promettre. Et lui, quand bien même, pourrait-il me promettre ce que je pouvais désirer que je n’y croirais pas. Je ne voulais pas aimer, et c’était là un fait indéfectible. Que m’avait dit Fonnie ? Qu’il s’en allait en me laissant une dernière chance et que c’était quelque-chose qu’il m’accordait. C’était à lui qu’il se l’offrait cette chance, il allait retourner tout cela dans sa tête pendant une année, il allait faire fleurir un dernier espoir durant ce temps qui lui était désormais imparti, mais quoiqu’il se passe, je n’enlèverai pas ma soutane. Quoiqu’il se passe, Olivier pouvait bien aller convoler avec les putes de l’Est, j’en n’avais rien à faire. Je me suis resservie un verre et j’ai jeté un coup d’œil à mon portable. Barbara n’allait plus venir…
On se demandait ce qu’elle foutait. Son bel amant avait-il rappliqué sur son destrier à deux roues ? Avait-elle par la même occasion, oublié ses vieilles copines ? J’avais rencontré Barbara en postulant pour un job il y a quelques années. Elle travaillait au théâtre quand j’y avais mes entrées, je sortais alors avec un garçon étrange et lunaire, Fabien. Barbara était là justement le jour où notre histoire s’était terminée Je l’avais quitté de façon assez malpropre. Je l’avais abandonné sur les marches des foyers, là où je m’asseyais parfois pour assister aux concerts de jazz. C’est un désaccord minime qui avait pris de l’ampleur, métamorphosant ainsi nos mésententes en querelle bruyante, et bientôt il n’y manqua plus que les cris des supporters. L’orchestre avait dû jouer plus fort pour ne pas entendre mes exhortations supplanter le tempo infernal du batteur. C’est ce jour là que notre rencontre a eu lieu. Elle était grande, rousse, et frisée, russe aussi, enfin d’origine, mais elle aimait le beurre de cacahuète et notre bon vieux vin rouge.
__Quand est-ce-que tu vas t’arrêter de faire des gosses Fonnie ?
Je
l’attaquais sur un terrain plus sûr. Je n’avais plus envie d’entendre parler
d’Olivier et de son hypersensibilité. Je préférais avoir droit à sa tirade
vénusienne sur les enfants. Elle ne rentra pas dans mon jeu mais elle comprit
qu’elle avait été un peu loin. Elle était comme ça Fonnie, elle disait ce
qu’elle pensait en te regardant droit dans les yeux, et ne lâchait ton regard
que lorsque le tien rasait le sol et qu’elle avait mis un point à sa dernière
phrase. Je n’avais pas attendu que me cils mordent la poussière pour rétorquer.
Je m’étais défendue avec les armes dont je disposais. Un enfant pouvait être le
fer de lance de ta félicité comme l’âtre de tes grisailles. Je sirotais scrupuleusement
mon verre de vin rouge que mes pupilles examinaient avec une précision
ridicule. La couleur était chaude, presque lumineuse. Est-ce-que le vin pouvait
être lumineux ? Je m’essayais de temps à autre à l’œnologie mais je
restais une concurrente hors course dans ce domaine. Mon amie Fred m’avait dit
que plus les fonds des bouteilles étaient enfoncés, plus le vin était de
qualité, or toutes les bouteilles que j’avais explorées avaient la même
profondeur. Je m’essayais donc à une autre méthode, j’achetais du récoltant. La
formule semblait marcher et le vin que j’achetais à quelques euros me satisfaisait.
On s’est installées un peu plus confortablement dans les fauteuils, le lombric
de Fonnie n’arrêtait pas de se retourner sous sa peau. Je lui ai dit que ça
allait être un garçon, qu’il s’entraînait déjà à se tortiller à l’intérieur
d’une femme. Elle trouva ma réflexion déplacée. Selon elle, je n’avais pas le
sens de la demi-mesure, je ne savais pas m’arrêter quand il le fallait. Je
franchissais toujours la ligne rouge, avertissement ou non. J’étais une
provocatrice. Fonnie s’était avachie dans le canapé, ses jambes s’écartaient
naturellement afin que son enfant trouve sa place.
