17 mai 2008
Accords frôlés, ch 2 (partie 5)
J’ai lancé la polémique de cette façon et
j’ai demandé à l’assistance si quelqu’un avait des choses à dire sur le sujet. Certains
me comprenaient, d’autres pas. Olivier a fait celui qui n’avait rien entendu,
et quelqu’un a dit que plus on vieillissait, plus ça devait être difficile de
laisser filer la vie de la sorte. J’ai ri, j’ai ri aux éclats en tournoyant sur
moi-même, et je suis allée chercher à manger dans la cuisine. L’alcool
commençait à me plomber la soirée et mes épaules perdaient leur port classieux.
Je ternissais à vue d’œil et il était impératif que je mange quelque-chose de
consistant. Une fois repue, je suis allée m’effondrer dans le lit d’Olivier. Son
odeur était là, tapie dans l’ombre, prête à me faire mordre les draps. Ce type
avait les phéromones les plus puissantes que je connaisse, et pourtant ça
faisait deux ans qu’on était ensemble. Deux années que l’on cahotait sur un
chemin escarpé, et les ronces et autres mauvaises herbes, ne se gênaient pas pour
nous écorcher ce qu’il nous restait de cœur.
Le sexe occupait une bonne partie de mon cerveau. J’avais un sexe à la place du cerveau m’avait un jour balancé un ex. Je ne savais pas comment c’était possible mais c’était comme ça que je fonctionnais. Je me suis couchée habillée, j’étais saoule mais il me restait ce qu’il fallait de consciente pour savoir que j’étais de nouveau en fuite. J’avais souvent eu des illuminations aux portes du sommeil, l’inspiration m’assaillait parfois violemment quand l’alcool chevauchait à l’intérieur de mes veines et que je n’avais plus la capacité de me servir d’un stylo. J’étais triste et contente à la fois. Je savais que l’extase se rapprochait et le fait de le sentir tout prêt, même pour une nuit ou deux, me satisfaisait. Cette nuit, il serait à moi. Ce soir, je ne pourrais pas voir plus loin que le bout de son sexe. Barbara adorait que je dise cela, de toutes mes expressions, c’était celle qui la faisait rire aux éclats. Elle m’avait toujours trouvée très juste dans le choix de mes mots.
Quand j’ai eu trop chaud, je me suis dévêtue et j’ai du même coup fait valser ma culotte. Il voulait discuter, j’allais lui servir de la matière. Il n’allait pas être déçu…
Je ne l’ai pas entendu rentrer dans la chambre, je crois qu’il faisait déjà jour, enfin, il était tard. C’est son haleine qui m’a extirpée de mes rêveries. Je l’avais rarement vu boire, visiblement, j’avais raté quelque-chose. Une première. Olivier était imbibé jusqu’à l’os alors que mes flâneries éthyliques, elles, s’étiolaient sous les derniers rayons de lunes. Il n’était plus en mesure de discuter. J’avais eu quelques heures de sommeil paisible et je savais que le marchand de sable ne repasserait pas de si tôt. Il était inutile que je m’évertue à essayer de me reposer avec ce bruit de tronçonneuse dans les oreilles. Ça me résonnait férocement dans la tête. Je crois que je préférais quand il ne buvait pas. Je suis allée me chercher un verre d’eau. L’aube s’exerçait à moucheter le plancher de la cuisine de ses lueurs invraisemblables.
J’ai entrepris de me faire un café avec la machine italienne. Je me suis accoudée à la fenêtre et j’ai contemplé le soleil faire du rase-motte sur les toits d’ardoises et de tuiles. La pluie avait balayé toutes les impuretés de la veille et la journée s’annonçait magnifique. Le trente-et-un octobre approchait à grands, j’essayais de ne pas y penser mais je savais qu’Olivier serait peut-être parti ce jour-là. L’an dernier, on s’était tenu la main toute la journée. On avait passé un moment agréable et on avait presque fait l’amour dans la rue. Je me souviendrais longtemps de ce trente-et-un octobre. Un des rares jours où je n’avais rien déguisé.
16 mai 2008
Peinture, vous avez dit ?
J'avais envie de vous parler d'un artiste que j'ai rencontré il y a quelques années, un de notre cru, du Calvados...
Hugues demeure,
Artiste peintre
Accords frôlés, ch 2 (partie 4)
La
pluie a commencé à tomber doucement, elle balayait la ville des dernières
lueurs de l’été. C’était agréable, ça me dessoulait doucement, elle était
presque tiède, et sa tiédeur me remplissait d’espoir et faisait glisser
l’amertume hors de moi. J’aurais voulu avoir dix-huit ans, ou vingt, et tout
recommencer. J’aurais voulu nourrir un peu plus d’amour pour ce corps que
j’avais longtemps dénigré et laisser un garçon le caresser autrement
qu’organiquement. J’aurais aimé que les mots d’Olivier ne lui glissent pas
dessus de cette façon si sournoise et anonyme, mais qu’ils le pénètrent furieusement,
de leur force et de leur tendresse rosée. C’était derrière moi et devant il n’y
avait rien. Juste le vide et des miroirs. Je me refusais d’avoir peur et je ne
voulais pas d’un homme dans ma vie. Il y avait une porte infranchissable que je
laisserais verrouillée jusqu’à mon dernier souffle.
Il nous restait environ cinq cents mètres avant d’arriver chez Olivier. C’est là que la pluie s’est mise à gicler du ciel comme si celui-ci n’était qu’un sexe géant, un organe monstrueux à la recherche de son féminin. En deux secondes, nos fringues pissaient la flotte, nous étions bons à essorer ou à étendre. On n’a pas eu besoin de pagayer pour rejoindre la bringue mais c’était tout comme. Nos vêtements poissaient et semblaient peser des tonnes.
La musique ne swinguait pas beaucoup et la moitié des gens avaient dû trouver l’ambiance trop pesante et s’étaient enfuis. Fonnie n’était pas là, elle avait réintégré son domicile familial, David devait tristement lui manquer. Il restait une quinzaine de personnes, et on tombait comme des cheveux sur la soupe. Plus personne ne nous attendait et surtout pas Olivier. Quand il m’a aperçu, ses yeux ont changé de couleur, ils sont devenus d’un bleu tendre. Je sais que tu penseras que je délire, que tu croiras qu’un tel prodige est impossible, pourtant les yeux d’Olivier sont devenus bleus quand il les a posés sur ma petite personne. Il a esquissé un geste vers moi avant de se rendre compte que j’étais complètement trempée, et il m’a conduit à la salle de bain. J’ai enfilé l’un de ses jeans et un tee-shirt, il n’y avait plus beaucoup de choix. En ressortant de la salle de bain, j’ai compris pourquoi l’endroit me paraissait triste, le décor était devenu minimaliste, la plupart de ses meubles se trouvaient maintenant chez son père. Combien de nuits lui restaient-ils au juste ? Avais-je une chance qu’il les passe en ma compagnie ? Pouvais-je espérer en grappiller quelques fruits. Serais-je capable de lui avouer que sa bague me manquait, que j’étais touché par sa forme de romantisme…Je me suis assise par terre, dans un coin, après avoir trouvé une tête d’herbe. J’ai écouté ce que disaient les gens sur Prague, sur le voyage, et sur le reste. Etais-je condamné à souffrir la cruauté de leurs discussions, devais-je endurer la barbarie de leurs débats ? J’avais envie d’aller me terrer dans son lit, j’avais envie de me lover contre son corps. J’avais envie de me glisser au dessus de son sexe et de l’aimer. Olivier s’est dirigé vers moi avec un verre d’eau à la main et il me l’a tendu.
__Tu crois que j’en ai pas pris assez dans la gueule ce soir, de l’eau ?
Il a tordu sa bouche en étreignant un
sourire et il a ajouté qu’il pensait que j’avais également ma dose d’alcool,
mais que j’étais libre de choisir avec quel élément liquide je désirais flirter.
Il affichait un petit air fier et utilisait un vocabulaire soutenu, et c’est ce
qui m’a le plus énervée. Sur le coup, je n’ai pas répondu, me travestissant de
quelque envolée tragique, puis je lui ai demandé si je pouvais rester dormir.
Comme son silence s’éternisait et qu’il ne formulait pas de réponse, j’ai
ajouté que j’avais égaré mes clés à la Gargouille. Il m’a observé dans
un demi sourire, il voyait clair dans mon jeu et je n’avais pas essayé d’être
convaincante. En regardant le mince pli de sa bouche devenir une courbe
harmonieuse, j’ai compris que j’avais gagné, que je resterais ce soir. Il m’a finalement
laissé le verre dans les mains en me disant que de toute façon, nous devions
parler. Je détestais cette phrase. J’avais toujours haï ces mots. Combien de
fois m’étais-je glacé le corps et l’esprit en entendant mes parents l’utiliser alors
que j’avais dépassé les bornes. Combien de fois l’avais-je entendue comme le
glas d’une sentence ? Combien de fois l’avais-je senti s’engouffrer dans
tous les pores de mon cuir ? Ces mots étaient pires que tout et
représentaient à mon sens l’infamie dans sa plus simple expression. Nous
devions parler. Mais sur quoi désirait-il s’appesantir ? Ne pouvait-on-pas
seulement profiter de l’instant à vivre ? Je ne savais plus quel poète
latin avait écrit le Carpe diem : « Cueille le jour sans te
soucier du lendemain ». J’ai posé mon verre d’eau sur le rebord de la
fenêtre car il n’y avait plus de table, et j’ai rejoint les derniers noceurs,
j’ai investi leur espace d’une manière lente et sournoise, presque rampante, j’étais
le serpent. J’ai réclamé l’attention et j’ai psalmodié ces quelques vers de
Ronsard : Cueillez dès à présent les roses de la vie, car le temps ne
suspend jamais son vol, et cette fleur qui aujourd’hui s’épanouit, demain sera
flétrie… J’ai fait cela et j’ai relevé mon pull sans aucune honte, j’ai
exposé mes seins à la ronde et j’ai demandé à mon auditoire si mes tétons
seraient fanés au retour d’Olivier. Est-ce-que la flétrissure allait m’emmener
dans son pays lointain ? Est-ce-que je n’avais pas le droit de profiter
chaque jour de ce que la vie avait à offrir ?
15 mai 2008
Accords frôlés, ch 2 (partie 3)
Je ruminais ma mauvaise humeur en grinçant
des dents et pourfendais mon matelas de quelques coups de poing. J’en voulais
beaucoup plus à Olivier que je ne voulais me l’avouer, et les raisons que
j’invoquais, je devais m’en apercevoir plus tard, n’étaient que farce et
mystification. Où Olivier avait-il donc appris la vie ? On n’avait visiblement
pas été à la même école, et même si nos milieux sociaux culturels ne
différaient pas énormément, il était clair que nous nous étions construits de
façons opposées. Je ne suis pas en train d’essayer de te convaincre que j’étais
celle qui avait sa raison pour elle et qu’il portait tous les torts à bout de
bras. Olivier et moi, avions pris du bon temps et vécu des moments
inoubliables. Je dévastais mon esprit de pensées plus noires les unes que les
autres. Je subissais déjà les opprobres de son départ. Je n’avais pas envie
qu’il s’en aille, je voulais qu’il assume jusqu’au bout son amour pour moi. Je
voulais qu’il se batte jusqu’à en presque mourir. Je voulais qu’il me devine
simplement, et qu’il soit digne de l’amour que je pourrais lui rendre. Fonnie
m’aurait crevé les tympans dans un hurlement de loup-garou si elle s’était
baladée dans mes circuits neuronaux à cet instant précis. Je passais environ
une heure les pensées prisonnières de ma mauvaise étoile. J’essayais en vain
d’avoir Barbara mais son portable ne répondait pas. Je savais qu’elle n’aurait
pas eu une réaction aussi dure que celle de Fonnie. Les mecs, elle n’en voulait
pas avec la corde au coup. Le rôle d’amante lui convenait mieux. Au moins, avec
elle, j’aurais eu les chances d’établir une bonne défense. Je jetais un œil à
la fenêtre, le ciel s’irisait doucement de noir sidéral. J’essayai à nouveau de
joindre Barbara, sur son fixe cette fois, mais Adrien ne savait pas où sa mère
avait disparu. Ça faisait trois jours que durait son escapade et elle ne serait
pas là avant une bonne semaine, c’est tout ce qu’il savait. Voilà pourquoi elle
n’avait pas rappliqué, elle s’était fait une fois de plus un plan solo. Il
était étonnant que Barbara ne nous ait pas soufflé mot de ses projets. Elle
avait disparu depuis le début du week-end sans avoir prévenu ses copines, en
l’occurrence, Fonnie et moi. Etait-elle en fuite avec son amant ? Avait-il
quitté sa femme ? Je m’étendais sur ma couette dans une impassibilité
nouvelle. Les battements de mon cœur s’accordaient parfois avec le tic ou le
tac de mon réveil. Et quand ces deux bruits s’unissaient au diapason dans un
tempo saccadé, il me semblait me voir dévaler l’escalier et courir vers
Olivier. Au bout d’un moment, je n’ai plus tenu, savoir qu’il profitait de
l’une de ses dernières soirées sans que je sois présente me glaçait d’hébétude.
J’ai rapidement passé une veste de cuir sur ma carcasse silencieuse et je me
suis précipitée devant les portes du restaurant. Il n’y avait personne, ni Olivier,
ni Fonnie. Personne et aucune réservation. J’ai erré comme une âme perdue à la
recherche d’une compagnie quelconque. J’ai bu quelques mousses dans un bar et j’ai
perdu mes yeux dans une éternité embuée de vapeurs éthyliques. J’ai croisé
trois copains et tapé la causette avec quelques vagues connaissances. A la Gargouille,
il y avait un concert de jazz et un type avec lequel j’avais égaré une nuit ou
deux est venue prendre de mes nouvelles. Le tempo faisait battre mon sang,
bientôt mon pied droit rejoignit le groove alors que les envolées du
saxophoniste me transportaient dans un autre monde. J’étais en pleine euphorie
quand des yeux se sont plantés dans les miens et m’ont souri. Le type était
exactement comme je l’aurais imaginé s’il avait fallu que je m’invente un
profil d’homme idéal. Il avait un casque à la main et la prunelle noire,
l’archétype du tombeur professionnel. Marlon Brando à Vingt ans, quand il était
sexy et désirable, James Dean en brun. J’ai pas eu le temps de lui dire ne
serait-ce qu’un mot car je suis tombée sur Mathieu, un copain d’Olivier, qui
m’a demandé si je comptais me rendre à sa soirée. C’est comme ça que j’ai
appris que le restau avait été annulé et que Fonnie continuait à découcher.
C’est comme ça que j’ai été guillotinée une première fois et que j’ai changé de
visage en une seconde. Le salaud, il venait de me planter, et salement. Pouvais-je
quelque-chose contre cela ? Étais-je vaccinée contre la déroute ? Il
m’offrait une monture en me demandant de l’attendre en retour, il me conviait à
un dîner en tête à tête qu’il annulait à la dernière minute, et ce, sans
prendre la peine de me prévenir, et tout ça pour les beaux yeux de Fonnie.
J’étais remontée, j’envoyais un sourire rapide et enjôleur à Marlon et
je sortais en compagnie de Mathieu. Je n’essayais plus de comprendre pourquoi
Olivier n’avait pas reconduit son invitation. Je te l’ai dit, je voulais des
preuves. Des preuves. Je me doutais bien que ma réaction l’avait blessé mais il
ne fallait quand même pas exagérer, ce n’était pas moi qui fuyais la situation.
Pourquoi est-ce-qu’il voulait tout, et tout de suite ? N’était-il pas
capable d’attendre ? Après tout, cela ne faisait que deux années que nous
partagions la couche. J’ai dérivé dans la ville, harnachée à Mathieu qui avait
dû boire autant que moi, il faisait beaucoup la fête depuis que sa compagne
avait accouché. Cela faisait deux mois qu’il arrosait ça, et Barbara et Fonnie
s’étaient demandées à plusieurs reprises pour quelle raison il préférait saluer
l’évènement dans la rue ou dans les bars, plutôt que chez lui. Je savais que sa
copine était vraiment cool et je n’avais jamais pensé une seconde que cela puisse
la déranger. Ils étaient différents et se laissaient de grandes plages d’indépendance,
c’était tout. J’ai demandé à Mathieu d’un air ironique s’il pensait que je
devais passer chez moi prendre mon fer à repasser, mais il n’a pas saisi
l’allusion, Olivier n’avait pas dû s’égarer sur le sujet. Je n’insistais pas. Je
n’avais qu’une envie, c’était faire payer à ce type qui disait m’aimer, cet
affront. Je voulais lui faire mordre la terre et l’amener à me supplier de le
reprendre, quoique je fasse par la suite.
11 mai 2008
Le matricule des anges
Je voulais vous convier à une petite visite,
un petit tour parmi des pages,
et vous faire découvrir,
si vous ne le connaissez pas encore,
un excellent magazine :
Le matricule des anges
Le chien
On pourrait dire que c'est l'une de celles que je préfère...
Mais c'est faux...
Et c'est vrai...
Parce-que je les préfère toutes...
Léo Ferré, le crieur de mot, l'orchestreur magique, le poète que j'aime, qui me déchire, et me retourne, celui qui embrase mon âme, mon sang, celui pour qui je peux verser des lames...
Léi Ferré, celui qui joue avec les mots, celui que je n'ai pas vu à seize ans, ni jamais, celui que j'écoute très fort gueuler ses choses, sa haine, son amour...
Léo Ferré, celui qui a aimé sa Pépée, celui qui hurle la poésie à tue-tête, qu'elle soit de Toscane ou d'ailleurs...
Léo Ferré, celui d'une autre solitude, l'anarchiste à la frise argentée, celui qui pourrait tous nous faire nous lever s'il n'avait pas cassé sa pipe un 14 juillet, et nous faire prendre les armes ou les mots...
Car les armes ou les mots, c'est pareil...
Léo Ferré
LE CHIEN (1969)
A mes oiseaux piaillant debout
Chinés sous les becs de la nuit
Avec leur crêpe de coutil
Et leur fourreau fleuri de trous
A mes compaings du pain rassis
A mes frangins de l'entre-bise
A ceux qui gerçaient leur chemise
Au givre des pernods-minuit
A l'Araignée la toile au vent
A Bifteck baron du homard
Et sa technique du caviar
Qui ressemblait à du hareng
A Bec d'Azur du pif comptant
Qui créchait côté de Sancerre
Sur les midnights à moitié verre
Chez un bistrot de ses chiens
Aux spécialistes de la scoumoune
Qui se sapaient de courants d'air
Et qui prenaient pour un steamer
La compagnie Blondin and Clowns
Aux paumés qui, la langue au pas
En plein hiver mangeaient des nèfles
A ceux pour qui deux sous de trèfle
Ça valait une Craven A
A ceux-là je laisse la fleur
De mon désespoir en allé
Maintenant que je suis paré
Et que je vais chez le coiffeur
Pauvre mec mon pauvre Pierrot
Vois la lune qui te cafarde
Cette américaine moucharde
Qu'ils ont vidée de ton pipeau
Ils t'ont pelé comme un mouton
Avec un ciseau à surtaxe
Progressivement contumax
Tu bêles à tout-va la chanson
Et n'achètes plus que du vent
Encore que la nuit venue
Y'a ta cavale dans la rue
Qui hennit en te klaxonnant
Le droit la loi la foi et toi
Et une éponge de vin sur
Ton beaujolais qui fait le mur
Et ta pépée qui fait le toit
Et si vraiment dieu existait
Comme le disait Bakounine
Ce camarade vitamine
Il faudrait s'en débarrasser
Ton traînes ton croco ridé
Cinquante berges dans les flancs
Et tes chiens qui mordent dedans
Le pot-au-rif de l'amitié
Un poète ça sent des pieds
On lave pas la poésie
Ça se défenestre et ça crie
Aux gens perdus des mots fériés
Des mots oui des mots comme le Nouveau Monde
Des mots venus de l'autre côté de la rive
Des mots tranquilles comme mon chien qui dort
Des mots chargés des lèvres constellées
Dans le dictionnaire des constellations de mots
Et c'est le bonnet noir que nous mettrons sur le vocabulaire
Nous ferons un séminaire particulier
Avec des grammairiens particuliers aussi
Et chargés de mettre des perruques
Aux vieilles pouffiasses littéromanes
Il importe que le mot amour
Soit rempli de mystère et non de tabou,
De péché, de vertu, de carnaval romain
Des draps cousus dans le salace
Et dans l'objet de la policière voyance ou voyeurie
Nous mettrons de long cheveux aux prêtres de la rue
Pour leur apprendre à s'appeler dès lors monsieur l'abbé Rita Hayworth
Monsieur l'abbé Bibi - fricoti - fricota
Et nous ferons des prières inversées
Et nous lancerons à la tête des gens des mots
Sans culotte
Sans bande à cul
Sans rien qui puisse jamais remettre en question
La vieille la très vieille et très ancienne et démodée querelle
Du qu'en-dirons-ils
Et du je fais quand même mes cochoncetés en toute quiétude
Sous prétexte qu'on m'a béni
Que j'ai signé chez monsieur le maire de mes deux mairies
Alors que ces enfants dans les rues sont tout seuls
Et s'inventent la vraie galaxie de l'amour instantané
Alors que ces enfants dans les rues s'aiment et s'aimeront
Alors que cela est indéniable
Alors que cela est de toute évidence et de toute éternité
Je parle pour dans dix siècles et je prends date
On peut me mettre en cabane
On peut me rire au nez ça dépend de quel rire
Je provoque à l'amour et à la révolution
Yes! I am un immense provocateur
Je vous l'ai dit
Des armes et des mots c'est pareil
Ça tue pareil
Il faut tuer l'intelligence des mots anciens
Avec des mots tout relatifs, courbes, comme tu voudras
Il faut mettre Euclide dans une poubelle
Mettez-vous-le bien dans la courbure
C'est râpé vos trucs et manigances
Vos démocraties où il n'est pas question de monter à l'hôtel avec une fille
Si elle ne vous est pas collée par la jurisprudence
C'est râpé Messieurs de la Romance
Nous, nous sommes pour un langage auquel nous n'entravez que couic
Nous sommes des chiens et les chiens, quand ils sentent la compagnie,
Ils se dérangent et on leur fout la paix
Nous voulons la paix des chiens
Nous sommes des chiens de bonne volonté
Et nous ne sommes pas contre le fait qu'on laisse venir à nous certaines chiennes
Puisqu'elles sont faites pour ça et pour nous
Nous aboyons avec des armes dans la gueule
Des armes blanches et noires comme des mots noirs et blancs
Noirs comme la terreur que vous assumerez
Blancs comme la virginité que nous assumons
Nous sommes des chiens
Et les chiens, quand ils sentent la compagnie,
Ils se dérangent, ils se décolliérisent
Et posent leur os comme on pose sa cigarette quand on a
Quelque chose d'urgent à faire
Même et de préférence si l'urgence contient l'idée de vous foutre sur la margoulette
Je n'écris pas comme De Gaulle ou comme Perse
Je cause et je gueule comme un chien
JE SUIS UN CHIEN
10 mai 2008
Accords frôlés, ch 2 (partie 2)
__T’as pas l’air d’avoir
bien dormi…ai-je remarqué.
__J’ai passé la nuit à l’hosto.
J’avais perdu une belle occasion de la fermer. Je n’ai pas posé de question, ça ne m’intéressait pas d’en savoir plus. Ce n’était pas sa première nuit aux urgences, et pas la dernière non plus, il y en aurait d’autres. C’était irrémédiable, et ce jusqu’à l’échappée finale. Je voyais déjà le tableau et je n’avais pas envie qu’il y rajoute des détails. Je ne supportais pas d’entendre parler de sa petite sœur. J’ai commencé à regarder ailleurs et à m’intéresser aux encarts publicitaires. Il me connaissait bien, et comme je ne lui avais jamais rien promis et que j’avais refusé la plupart des contacts avec sa famille, il ne pouvait pas me traiter d’égoïste, même s’il crevait de me balancer ces mots-là au visage. J’avais rencontré son père à plusieurs reprises, la première fois avait été due au hasard, mais je l’avais apprécié. Son regard ne jugeait pas les gens. Je n’avais jamais eu l’occasion de croiser sa mère, ou plutôt, j’en avais toujours refusé l’opportunité. Son frère Antonin avait deux ans de plus que lui et vivait à l’étranger. Quand au légume, je n’avais jamais voulu voir sa photo. Je savais que j’étais dure mais je ne pouvais pas accepter que certaines douleurs pénètrent mon existence. J’étais peut-être une gamine, je privilégiais la légèreté de l’être et la futilité mais j’aimais ma vie comme elle était. Aujourd’hui, il semblerait qu’Olivier ait oublié nos accords tacites, il a ouvert la bouche en me regardant droit dans les yeux et j’ai été saisie par l’intensité de son regard.
__Magda est tubée, m’a-t-il déclaré. Ça craint. Mes parents se relaient à l’hosto.
Je devais admettre qu’ils n’avaient pas de bol, entre Marie la junkie qu’on avait retrouvée en bas d’un escalier et le légume à moitié sourd et aveugle, ses parents avaient fort à penser. Ils étaient restaient soudés malgré un divorce qui datait d’une quinzaine d’année. La petite Magdalena avait alors cinq ans. Ils avaient beau être proches et posséder une ouverture d’esprit rare, j’avais toujours décliné leurs invitations. Je ne connaissais même pas son frère. Olivier, imperturbable a continué.
__Elle a fait une fausse route. Il y a une infection aux poumons…
Fonnie est réapparue au bas de la rue et Olivier m’a demandé si ça tenait toujours pour ce soir J’ai tourné négativement la tête. Il s’est coincé la lèvre inférieure sous la dent en esquissant une grimace. Je savais que je venais de le blesser mais je ne pouvais pas aller vers lui et soulager sa souffrance. Je me faisais du mal à moi aussi mais je ne voulais pas l’aimer. Je ne voulais surtout pas l’aimer… Je me suis levée précipitamment car ça me décimait l’âme d’être face à lui et de savoir que nous ne ferions plus jamais l’amour.
Fonnie m’aurait foudroyé sur place si elle avait eu ce pouvoir.
Je les ai abandonnés dans un triste tête à tête et j’ai marché en regardant le soleil faire de l’ombre sur mes chaussures. J’avais honte…
Quand Fonnie est repassée à la maison une heure plus tard, elle m’a incendiée. Je me suis fait descendre en flèche, j’avais dégringolé tout en bas de l’échelle de son estime, et son cœur me piétinait avec une fougue inhabituelle. J’essayais de lui expliquer ce que je ressentais, que j’étais dans l’impossibilité de passer une heure avec Olivier alors que notre histoire sombrait dans une fin d’une banalité exemplaire. Je n’étais pas capable de le regarder dans le blanc des yeux sans que mon corps ne réagisse à ses phéromones. Mais plus je tentais de lui expliquer que j’étais incapable de contempler ce type sans être happée par des vertiges sexuels, moins elle voulait en entendre, et plus elle criait. Elle se bouchait même les oreilles en me dévisageant d’un air accablé. La discussion était stérile et nos philosophie contraires. Je savais au fond de moi que j’aurais dû un effort mais c’était au-delà de mes forces. Et ça, pas question de le partager avec Fonnie.
__Tu es bien trop blindée ! A-t-elle fini par me balancer en extirpant ses doigts de ses oreilles. Il faut que t’arrêtes, ça va vraiment mal finir sinon…
J’ai claqué la porte et je suis allée
m’effondrer sur le lit. Je l’ai entendu me dire qu’elle lui avait proposé
d’organiser une fête de départ plutôt que de se morfondre dans un tête à tête
poussiéreux en ma compagnie, au cas où j’aurais daigné le rejoindre, bien
entendu. J’étais allongée sur le dos, ma main s’ouvrit lentement et elle ne
laissa rien tomber. Je n’avais pas pris la bague.
07 mai 2008
Accords frôlés, ch 2 (partie 1)
2
La petite sœur
Quand je me suis réveillée en milieu d’après-midi, Fonnie était allée faire quelques courses, elle ne savait jamais si j’étais à sec ou si j’étais simplement sous le joug d’une effarante paresse. Moi, je dirais qu’il y avait un peu des deux. Je ne croupissais pas sous l’or et je détestais tout ce qui s’apparentait au mot ménage. Les courses, ce n’était pas mon truc. Elle m’avait préparé du thé anglais corsé et avait mis un disque de Kenny Wheeler. Je ne pouvais pas rêver mieux. Du thé et du jazz, si Olivier n’avait pas cogné si fort dans ma tête, j’aurais été aux anges. Les toasts grillés étaient à point et elle m’avait acheté du comté, dix-huit mois d’affinage.
__Tu sais que si j’étais lesbienne, je t’épouserais, ai-je-dit en souriant doucement.
Fonnie était flattée, je ne faisais pas souvent des compliments, et celui-ci, malgré des apparences étranges, en était un. Le soleil baguenaudait discrètement dans l’appartement, et Fonnie et moi, on a décidé d’aller faire un tour. J’habitais à côté du jardin des plantes, et on a continué la balade jusqu’à la vallée des jardins. C’était une étendue de verdure à la ville. Ça me faisait du bien de voir autre-chose que du béton. Fonnie m’a proposé de venir passer quelques jours chez elle quand Olivier aurait lâché le quartier. Il n’habitait pas très loin d’ici. A pied, il y en avait plus que pour une ou deux minutes. Je l’ai tirée par la manche quand j’ai compris qu’elle comptait prendre la rue dans laquelle il habitait. J’avais eu le temps d’y apercevoir un camion, et j’étais persuadée que c’était celui de son déménagement.
On a poussé notre promenade d’octobre jusqu’au st Alban, c’était un petit café tranquille situé dans une jolie rue piétonne. On était à peine installées qu’Olivier est arrivé. Je le soupçonnais de m’avoir aperçue et de nous avoir pistées. Il m’a saluée d’un sourire, et pourtant je savais qu’il ne voulait plus me sourire, puis il s’est enfoncé dans les méandres enfumés du bistrot. Lui qui détestait la clope, il allait être servi, il n’allait pas tenir longtemps à l’intérieur. Allez, encore quelques mois, et il n’aurait plus à souffrir du tabagisme passif. Fonnie m’observait du coin de l’œil tandis que j’observais Olivier du coin du mien. Il a porté la tasse à ses lèvres et s’est aussitôt ravisé. Il l’a reposée sur le comptoir, puis est venu droit sur nous. Fonnie l’a salué un peu trop joyeusement à mon goût et elle l’a convié à notre table. Mon regard s’est durci et j’ai serré les poings au fond de mes poches. Alors qu’il s’engouffrait de nouveau dans la salle enfumée en quête de son café, Fonnie m’a donné un coup de pied discret. Elle agitait son annulaire devant mes yeux étourdis en me lançant des éclairs. Quand Olivier s’est assis, elle s’est levée et s’est inventée une fringale. On l’a suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse, on l’a écoutée claquer ses petits talons dans la rue pavée jusqu’à ce que le silence nous imprègne trop maladroitement. C’est Olivier qui a levé le flou de nos hostilités. Il n’avait pas dû beaucoup dormir et son visage était creusé, un peu plus qu’à l’ordinaire. J’avais toujours aimé les types maigres, mais là, ses joues n’avaient plus de courbe, seulement des angles. Il m’a jeté un sourire comme on aurait souri à un romain dans la fosse aux lions. J’ai souri à mon tour, nous étions des oiseaux perdus à l’avenir sombre et incertain, mais Olivier comme me l’avait fait remarquer Fonnie, prenait son destin en main, alors que je m’accrochais désespérément aux quelques lignes que j’avais écrites.
Je ne sais pas comment est arrivé ce qu’il s’est ensuite passé. Il est possible que ma langue ait fourché ou qu’elle se soit octroyé un pouvoir que je n’aurais jamais voulu lui concéder.
__Je suis partie vite hier, j’ai oublié ma bague…
Quelle conne, voilà que je m’abaissais à le
laisser espérer je ne sais quoi. Et j’avais dit « ma bague ».Il a
souri d’un regard singulièrement triste et m’a dit que ce n’était pas grave.
C’est là que j’ai vu qu’il était ailleurs, il était déjà parti. Quand Olivier
décidait quelque-chose, c’était irrémédiable, à moins qu’un fer à repasser ne
vienne briser l’ordonnance à laquelle il s’était résolu. J’ai enchaîné, je lui
ai demandé comment se passait son déménagement. Il entreposait certaines de ses
affaires chez son père, pour le reste, cela ne me regardait plus.
06 mai 2008
Accords frôlés, ch 1 (suite 12)
Je n’avais pas de table haute, chez moi, on
dînait dans de confortables fauteuils à trente centimètres du plancher. On
pouvait même s’allonger sur les coussins tout en buvant ou ripaillant, mais je
n’avais jamais organisé d’orgie malgré les bruits qui couraient sur mes soirées.
J’ai descendu la bouteille et j’en ai ouvert une autre. J’avais besoin de
m’évader. Ce soir, les saveurs exquises de mon ambroisie allaient m’accompagner
jusqu’aux portes de mes rêves. Fonnie est partie s’allonger sur mon lit vers
minuit, on n’avait toujours pas eu de nouvelles de Barbara et on se demandait
ce qu’elle faisait. J’ai attrapé mon portable, histoire de voir si elle ne
m’avait pas laissé de messages, et j’ai découvert avec un bel effarement qu’il
était à plat. Sale journée. Je ne savais pas si Olivier était le catalyseur de tous
les ennuis qui s’amoncelaient, mais une chose était certaine, c’est lui qui
avait lancé les hostilités, et me connaissant, je savais que j’allais lui en
porter ombrage. Il me semblait qu’il pouvait encore descendre dans mon estime.
Je lui en voulais terriblement et je percevais au plus profond de chacune de
mes cellules, la haine que je nourrissais à son encontre. Je commençais à être
sérieusement attaquée par l’alcool. Je n’avais plus les idées très claires depuis
que j’avais décimé la première bouteille.
Fonnie avait prévu de dormir chez moi, et on s’est installées dans mon lit, devant la télévision. J’avais la haine facile et l’esprit pas vraiment frais. J’avais le crâne endigué par Olivier. Il n’était pas dans mon lit et pourtant, il me remplissait toute entière. J’étais prête à exploser. Ça montait jusque dans ma tête et ça tambourinait violemment dans mes temps. J’avais chaud aussi, mais ce n’était pas une chaleur agréable. Et puis, soudain j’ai compris que ce n’était pas Olivier qui me remplissait toute entière, mais la boisson qui fermentait dans mes entrailles. Ça a éclaté d’un seul coup et j’en ai mis partout. Fonnie a poussé un hurlement digne de ce nom pendant que l’héroïne du feuilleton qu’on regardait s’envoyait au septième ciel avec un avocat plein aux as.
__T’es dégueulasse Prune, t’aurais pu faire attention, merde !
J’étais déjà dans les toilettes quand elle a fini sa phrase, et je peux te dire que j’y passais un sacré moment. Quand je regagnais ma chambre, il y flottait une odeur pestilentielle. Fonnie avait déserté l’endroit et s’était réfugiée dans le salon. J’ai enlevé la couette et les draps et je me suis empressée de les mettre dans la machine à laver. Ensuite, on a ouvert toutes les fenêtres et aéré l’endroit comme on pouvait. Tout pendant que je m’activais, je reprenais des couleurs et une haleine mentholée m’auréolait de fraîcheur, Fonnie m’avait offert un chewing-gum sans sucre. Je trouvais des draps propres roulés en boule au fond de l’armoire, et finalement, quand on s’est recouchées, on s’est aperçu que ça devait faire un bail que je n’avais pas dû les changer.
02 mai 2008
Accords frôlés, ch 1 (suite 11)
__Et Fonnie, t’accouches
pas, je lui ai dit. Tu me fais pas un coup comme ça !
Elle a éclaté de rire et a dit qu’elle comptait bien mener son enfant à terme un certain vingt-deux décembre. Elle s’allongea encore plus profondément, posa ses jambes sur la table, et poussa un soupir de satisfaction.
__Y’ pas à dire, je sens bien que je me fais vieille, c’et plus dur qu’à vingt-cinq. Les enfants, il faudrait avoir fini de les faire avant trente ans…
Elle promenait une pupille alerte et fouineuse sur moi, attendant que je réagisse. Je ne savais pas pourquoi mais Fonnie tenait absolument à me faire croire que la maternité était un passage ordonné dans la vie d’une femme. Elle me disait que la plupart des femmes qui n’avaient toujours pas eu d’enfant à la quarantaine sentaient leur horloge biologique s’exciter au niveau du bas-ventre. Je lui avais déjà expliqué des centaines de fois que je verrais cela le moment venu. Je n’avais pas l’intention de me mettre à procréer, même dans un lointain futur.
__T’as peur d’être une femme, c’est pour ça ! Le refus de t’engager et tout le reste, ça te cloue au sol Prune. Tu as vu le psy dont je t’ai parlé ?
J’avais fait un effort quand Olivier m’avait quittée, j’avais vu son psychothérapeute, et en urgence même. Il m’avait reçu chez lui dans sa jolie maison du centre-ville. J’avais eu du mal à me frayer un chemin entre ses six gosses et sa femme. L’odeur de merde du dernier avait laissé un fumet exécrable dans le couloir, et j’avais glissé sur sa voiture en bois. Je m’étais retrouvée par terre avec les hurlements du môme dans les oreilles, enfin, ne s’invente pas rouleau compresseur qui veut. Le professeur Romon m’avait reçu dans sa salle de bain. Il n’y avait pas de place ailleurs, c’étaient les vacances et il recevait de la famille. En gros, il me faisait une fleur en me faisant asseoir sur la cuvette de ses chiottes. Il connaissait Fonnie depuis l’enfance, et il lui rendait service. Ça ne s’était pas vraiment bien passé dans sa salle de bain. Pour la première séance, il m’avait posé des tas de questions sur ma petite existence. Et comme il fallait s’y attendre, ce n’était qu’un triste préambule pour en arriver à me faire parler de mes géniteurs. Il n’y avait pas eu grand-chose à dire. Mes parents étaient ce qu’ils étaient. J’étais fille unique, j’avais bien failli avoir une sœur mais ma mère avait fait une fausse-couche à cinq mois. Heureusement, car la gamine n’était pas normale, et comme ma mère se plaisait à le dire, la nature avait bien fait son travail. Mes parents se déchiraient continuellement. Ils vivaient toujours ensemble, mais faisaient chambre à part. Leur appartement, de grande taille, leur laissait à chacun un espace personnel important. Je n’avais pas l’âme d’une bécasse, et je savais que mon refus d’attachement venait de là, mais je n’étais pas venue consulter pour entendre un connard diplômé m’expliquer un truc pareil. De toute façon, il n’avait pas eu le temps, la demi-heure écoulée avait pesé lourd dans mon porte-monnaie et je n’avais pas réitéré mon infructueuse tentation de héler le bonheur, de l’accrocher à mes pas en déroute ou à mes épaules trop frêles. Je me rappelais que je n’avais pas voulu relater mon entrevue à Fonnie à l’époque.
Je lui racontais donc tout en détail et elle n’ajouta rien. J’avais essayé et cela lui suffisait. Je la voyais venir ma Fonnie avec ses petits sabots grandiloquents. Elle allait essayer de me psychanalyser une fois de plus. Mais je ne me laisserais pas faire. Elle pouvait toujours courir. Elle connaissait mon histoire et je n’allais pas y ajouter les quelques détails qui auraient servi sa cause. Je me suis roulée une cigarette que je suis allée fumer dans la cuisine, à la fenêtre ouverte. J’ai enfilé ma vieille veste en peau d’agneau et j’ai craché la fumée grisâtre à la nuit brune. Il était dans les neuf heures et j’ai demandé à Fonnie si elle avait faim. La question était stupide, c’était presque un pléonasme de poser une telle question à Fonnie. Elle avait la dalle. Elle m’a rejoint dans la cuisine et a balayé l’intérieur de mon frigo d’un regard dépité. Il restait quatre blinis, deux pots de tarama et quelques boites de condiments, ce qui ne constituait pas vraiment un repas équilibré, surtout pour une femme enceinte. Elle a ouvert mes placards et les a refermés en soufflant bruyamment tandis que j’observais le léger rictus qui s’agrandissait doucement sur ses lèvres. Je continuais à cracher avec nonchalance ma fumée par la fenêtre pendant que l’air froid s’engouffrait vaillamment dans mon appartement. Je haussais les épaules, la faim ne me tenaillait pas. Je pouvais facilement sauter un autre repas. Je ne savais pas si c’était Olivier ou sa décision qui me restait sur le cœur, mais quoiqu’il en soit, ça pesait lourd dans mon estomac.
On a fini par se réchauffer les blinis avec mon fer à repasser, mon grille-pain était knock-out et je n’avais pas de four. Et puis, ça me captivait de découvrir les nouvelles foncions de cet objet que j’avais jusque-là considéré comme inutile. On avait aussi appelé SOS pizzas. Fonnie avait tenu à en commander deux malgré mon manque d’appétit. Elle avait l’intention d’en engloutir une entière et comme elle savait que mon ventre pourrait se mettre en branle au dernier moment, elle avait préféré prendre les devants. Ça nous a pris pas mal de temps de réchauffer les blinis. On s’était préparé une belle petite table avec des bougies et on a trinqué. Fonnie était chanceuse, je n’étais jamais en panne de jus de fruit. Mes repas n’étaient pas toujours équilibrés, mais je ne tenais pas à attraper le scorbut.
